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Surfer sur la crise
La crise sanitaire a fait faire un bond en avant aux services. Elle livre ainsi des réponses pour projeter la pharmacie dans le futur et écrire la nouvelle convention pharmaceutique. Sur la table des négociations, 1,5 Md€ d’actes liés au Covid-19 que les syndicats pharmaceutiques comptent bien ne pas laisser filer. En les capitalisant sur d’autres missions.
Contre toute attente, l’activité des officines a connu la meilleure progression de cette décennie et la marge a tenu bon. Effet d’aubaine lié à la crise sanitaire plus qu’à un changement économique profond par la revalorisation des honoraires à l’ordonnance. L’année 2021, la première après trois ans de réformes à avoir un périmètre constant de rémunération (tranches de marge dégressive lissée et honoraires unitaires identiques à 2020), devait être l’année de vérité. Las, la crise sanitaire a faussé le jeu et n’a pas permis de révéler la performance économique du nouveau modèle.
En 2021, les ventes de masques et de solutés hydroalcooliques, les tests antigéniques et les vaccins ont rapporté au réseau officinal 1,5 Md€. « Les pharmacies qui progressent de nos jours sont celles qui réalisent des tests antigéniques (TAG) et des vaccins », souffle Laurent Cassel, expert-comptable du cabinet AdequA. A l’inverse, les pharmacies qui ont boudé les TAG (environ 8 000) et la vaccination anti-Covid-19 (environ 5 000 officines) n’ont que leurs yeux pour pleurer car, selon des prévisions de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), le réseau perdra entre 150 et 200 M€ sur la dispensation du médicament remboursable à la fin de l’année. « Entre + 1,5 Md€ d’un côté et – 200 M€ de l’autre, choisissez votre camp », lance son président, Philippe Besset.
Autre bonus, plus honorifique, la crise sanitaire a incontestablement mis en lumière le rôle éminent des pharmaciens, en première ligne dans la gestion de la crise sanitaire, et démontré leur capacité à étendre leurs compétences par la réalisation d’actes médicaux et de prévention. « Les pouvoirs publics ont été bluffés par la capacité de mobilisation et d’adaptation du réseau officinal pour lutter contre la pandémie », souligne Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO).
Maintenant, « ce pan d’activité de la prévention doit être pérennisé », déclare Philippe Besset. Les pharmaciens et leurs équipes n’ont pas ménagé leur peine pendant la crise et se sentent légitimes à remplir d’autres missions de santé publique : dépistage du cancer colorectal, du diabète, élargissement de la vaccination, avec notamment les rappels de l’adulte, accompagnement dans le sevrage tabagique avec octroi d’un droit de prescription des substituts nicotiniques, etc. Mais cela risque de ne pas être du goût des médecins traitants qui, sous couvert d’améliorer l’accès aux soins, ont le sentiment de se faire dérober leurs missions – les plus faciles et les plus rentables – en les confiant à d’autres. Lors de la négociation de la nouvelle convention pharmaceutique, Thomas Fatôme, directeur général de la Caisse nationale de l’Assurance maladie (Cnam), a fait comprendre qu’il devra ménager la chèvre et le chou et « trouver un cadre d’ensemble où tout le monde se sente rassuré ». Pierre-Olivier Variot est conscient que « switcher » 1,5 Md€ ne sera pas simple : « Il faudra aller chercher ce montant du côté des nouvelles missions exercées durant le Covid-19, qu’il convient maintenant d’inscrire dans la nouvelle convention pharmaceutique, et au moyen d’autres missions. »
L’espoir est permis, même s’il ne faut pas se leurrer sur l’année de référence qui sera retenue pour apprécier l’évolution de la rémunération sur le médicament remboursable pour les cinq prochaines années. L’enveloppe sera certainement plus proche des 6,7 Md€ que des 8 Md€. Toutefois, Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, a adressé une lettre de cadrage au directeur général de la Cnam « ambitieuse et ouverte sur l’avenir ». « Concernant les évolutions du métier, je ne me fais pas de souci », confiait Philippe Besset, avant le début des groupes de travail avec l’Assurance maladie.
Mais accepter de nouvelles missions passe, selon la FSPF, par la revalorisation des actes existants. Celle-ci est d’autant plus nécessaire qu’en période d’inflation il faudra garantir le pouvoir d’achat des équipes et rémunérer correctement les collaborateurs. « Les nouvelles tâches qui s’ajoutent nécessitent un renforcement des qualifications et des compétences, des embauches et, par conséquent, augmentent la masse salariale », souligne Joël Lecoeur, président de CGP.
Or, la difficulté de recrutement dans certaines régions renchérit également le coût salarial.
« L’augmentation importante des frais de personnel nécessaire pour faire face aux nouvelles missions a aussi une forte incidence sur la rentabilité », poursuit-il. La crise du Covid-19 a lessivé les équipes qui s’usent encore plus vite quand elles sont en manque d’effectifs. Sans renfort de bras, point de nouvelles missions.
Un contexte de négociation inédit
L’opposition de la FSPF à la tacite reconduction de la convention de 2012 est lourde de conséquences, selon l’USPO. « Elle crée des points de fragilité et oblige les deux syndicats à signer la nouvelle convention même s’ils la désapprouvent, car un syndicat non signataire s’exclura de fait de la vie conventionnelle pendant cinq ans », explique Pierre-Olivier Variot.
Autre caillou dans la chaussure : l’honoraire à la boîte qui pénalise la rémunération de l’officine en raison de la baisse structurelle des volumes de médicaments prescrits. Dans le nouveau modèle économique, les honoraires devront être repensés afin qu’ils jouent leur rôle d’amortisseur à la baisse régulière des prix des médicaments remboursables et des volumes.
Une négociation compliquée et pressée par le temps. A boucler pour la fin février 2022 au plus tard pour espérer obtenir la publication d’un arrêté d’approbation de la future convention nationale avant les prochaines élections présidentielles.
CONTRIBUTEURS
PHILIPPE BESSET (FSPF)
LAURENT CASSEL (Adequa)
JOËL LECOEUR (CGP)
PIERRE-OLIVIER VARIOT (USPO)
L’analyse
Ce tableau rappelle que l’activité aux différents niveaux de la chaîne de distribution du médicament ne connaît pas la crise. La croissance engrangée par les ventes directes est la plus impressionnante de toutes, comparaisons faites avec l’année 2019 où sa hausse (par rapport à 2018) n’atteignait que 1,67 %. Elles ont repris des flux à la répartition qui ne progresse que de 0,51 % (contre + 2,87 %) en 2109, alors que le chiffre d’affaires (CA) industriel tutoie 1,8 point de progression. La croissance générée par les produits les plus onéreux profite davantage au circuit du direct. La répartition se console avec une mainmise encore plus forte sur la distribution des génériques (+ 7,12 % en 2020 contre + 2,46 % en 2019). L’évolution du CA des pharmacies (- 0,20 %) est déconnectée de la tendance générale, mais il y a une explication car les données transmises par la CSRP n’intègrent que l’honoraire à la boîte en baisse, les honoraires de dispensation (stables en 2020) n’étant pas comptabilisés.
L’analyse
Lancinante question de structure de la marge sur les produits chers, la différence de dynamique entre d’un côté les répartiteurs, et à un moindre degré les ventes directes, et de l’autre les pharmacies atteint toujours des sommets (10 à 12 points) : en valeur et en tendance annuelle, c’est + 2,10 % pour les grossistes, + 0,02 % pour le direct et – 10,20 % pour les pharmacies.
L’analyse
En 2021, il n’y a pas eu de revalorisation des honoraires pour les pharmaciens. Mais la réponse à la crise sanitaire a provoqué un appel d’air pour tous les acteurs au cours d’une année moins pénalisée par les périodes de confinement (97 jours en 2020, contre 28 en 2021). Mis à part les ventes directes qui caracolent à + 11,06 %, les hausses des ventes des industriels, des répartiteurs et des pharmacies se tiennent dans un mouchoir de poche, aux alentours de + 6,5 % en moyenne.
L’analyse
Crise sanitaire ou pas, les entrées en procédures collectives de pharmacies évoluent invariablement à la baisse depuis plusieurs années. Selon les dernières données d’Interfimo portant sur le premier semestre 2021, le nombre d’ouvertures de procédures collectives de pharmacies est de 32 contre 37 pour la même période de 2020, soit une diminution de 13,5 %. Les plans de sauvegarde passent de 4 en 2020 à 6 en 2021 (+ 50 %) mais, dans le même temps, les redressements chutent de 11 à 8 (- 27,3 %) et les liquidations judiciaires de 22 à 18 (- 18,2 %).
La raison est simple : les difficultés financières structurelles des officines liées au surendettement ne se rencontrent plus que très rarement. Depuis plusieurs années, les prix des officines se valorisent en multiple de l’excédent brut d’exploitation (EBE) et sont dictés par une logique économique, même si cette méthode de valorisation s’affirme toutefois différemment selon la typologie, la taille, le potentiel et la situation de l’officine.
196 officines ont fermé en 2020, dont 45 % pour cause de regroupement ou de cession de clientèle (source : Ordre des pharmaciens). Ce chiffre, inférieur au nombre de fermetures constatées en 2019 (219), s’explique par une accélération de la réorganisation du réseau officinal, en lien avec les évolutions réglementaires intervenues ces dernières années.
Enfin, les mesures gouvernementales pendant la crise sanitaire (aides financières de l’Etat de type prêt garanti par l’Etat, ou PGE, et de l’Assurance maladie) n’ont fait que renforcer cette tendance baissière des entrées en procédures collectives.
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