Reishi, shiitaké, maitaké : la poussée des champignons médicinaux

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Reishi, shiitaké, maitaké : la poussée des champignons médicinaux

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Publié le 15 octobre 2025
Par Romain Loury
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Vedettes de la Pharmacopée asiatique, les champignons médicinaux, commercialisés en France sous forme de compléments alimentaires, pourraient connaître un essor important au cours des prochaines années. Pourtant, les preuves d’efficacité se font attendre.

En 1928, le Britannique Alexander Fleming découvrait par inadvertance la pénicilline, premier antibiotique qui fut isolé 11 ans plus tard. Ce principe actif était issu d’un champignon microscopique, Penicillium notatum. Depuis, levures et moisissures ont été la source de bien des médicaments, antibiotiques, anticancéreux, immunosuppresseurs, etc. Qu’en est-il des champignons supérieurs généralement dotés d’un pied et d’un chapeau ?

En Asie, la médecine traditionnelle accorde d’importantes vertus à nombre d’entre eux. « L’approche asiatique repose sur l’idée qu’en mangeant correctement on se soigne et on prévient les maladies. En Occident, la démarche est très différente, notamment en raison du poids de l’allopathie », constate Sylvie Rapior, professeure des universités émérite à la faculté de pharmacie de Montpellier (Hérault).

Parmi les principaux champignons médicinaux, citons le reishi (ganoderme luisant, Ganoderma lucidum), le shiitaké (lentin du chêne, Lentinula edodes), le maitaké (polypore en touffe, Grifola frondosa), le lion’s mane (hydne hérisson, Hericium erinaceus) et le cordyceps (champignon chenille ou yarsagumbu, Ophiocordyceps sinensis). Leurs nombreux bénéfices supposés, variables d’une espèce à l’autre, incluent des effets immunitaires, anticancéreux, anti-infectieux, anti-inflammatoires, antioxydants, mais aussi des bienfaits digestifs, ainsi que sur la concentration et la mémoire.

« Certains de ces produits sont mis en avant en raison d’un intérêt potentiel pour prévenir des maladies liées au syndrome métabolique ou au vieillissement, telles que les maladies neurodégénératives, le diabète, les affections cardiovasculaires ou les cancers. D’autres activités sont évoquées (immunostimulante, hépatoprotectrice, etc.), ou bien tout simplement pour leur effet “bien-être” », explique la Pre Françoise Fons, responsable de l’équipe de recherche substances naturelles et médiation chimique (Subnamed) au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (Cefe, à Montpellier).

Un marché petit mais prometteur

Selon une récente analyse américaine, le marché des champignons médicinaux devrait croître de + 11,4 % en Europe d’ici à 2030*. Qu’en est-il en France ? À ce jour, aucun chiffre de vente n’est disponible. « C’est un tout petit marché qu’on ne suit pas spécifiquement, et qui ne représente qu’une infime partie des produits à base de plantes», explique Claire Guignier, directrice des affaires publiques et de la communication du Syndicat national des compléments alimentaires (Synadiet).

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Petit mais prometteur. Quelques acteurs français se sont lancés à l’assaut de ce créneau. Parmi eux, French Mush, créé en 2022, dont le fondateur, Antoine Alibert, espère voir émerger « une révolution, et non une mode ». Très présente sur les réseaux sociaux, la société, qui s’approvisionne auprès de myciculteurs français et européens, l’est aussi dans un nombre croissant de pharmacies : vendue dans environ 500 points de distribution en France, elle en vise 1 000 pour fin 2025.

Comme tout complément alimentaire, ceux à base de champignons sont soumis au règlement CE n° 1924/2006 concernant les allégations nutritionnelles et de santé portant sur les denrées alimentaires. Selon ce texte, les allégations doivent faire l’objet d’une évaluation par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), puis d’un feu vert de la Commission européenne.

Actuellement, les champignons médicinaux ne disposent d’aucune reconnaissance officielle en matière de santé. « C’est la même difficultés qu’avec les compléments à base de plantes : très peu d’allégations sont validées, la plupart sont en cours d’évaluation. Pour les champignons, les seules qui ont été évaluées ont été retoquées, essentiellement par manque de preuve, ou bien parce que les allégations étaient très générales », explique Sylvie Morel, maître de conférences à la faculté de pharmacie de Montpellier et chercheuse dans l’équipe Subnamed.

Dans l’attente d’une autorisation, tout producteur peut cependant utiliser une allégation, à la condition de disposer d’un dossier appuyant ses dires, et sous le contrôle de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Ce système n’est pas sans poser problème : « Ce n’est pas parce qu’un produit arbore une allégation que celle-ci a forcément été prouvée. Par conséquent, les laboratoires s’appuient là-dessus, alors que rien n’a réellement été établi au niveau scientifique. Or on connaît mal les effets des champignons, dont certains pourraient être indésirables, par manque d’études chez l’homme », explique Sylvie Morel.

À ce jour, les preuves de l’efficacité des champignons médicinaux sont maigres. Ce ne sont pas les études scientifiques qui manquent : « Il en paraît tous les jours de nouvelles. Mais il faut faire attention : il peut s’agir d’études seulement menées en tube à essai, voire d’essais précliniques limités à des lignées cellulaires, à des souris ou à des rats », explique Sylvie Rapior. Quant aux essais cliniques chez l’homme, fondamentaux pour établir une éventuelle efficacité, ils sont bien plus rares, parfois réalisés sur de faibles effectifs de patients.

De quoi se perdre dans la forêt d’extraits variés

Autre écueil à l’évaluation, la composition très variable des produits commercialisés. Les activités supposées des champignons reposeraient sur de nombreuses molécules, dont les β-glucanes. Ces longues chaînes de polysaccharides ramifiés sont des constituants majeurs de la paroi cellulaire fongique, où elles assurent rigidité et protection. En raison de leur nature chimique, les β-glucanes sont très difficiles à isoler et à caractériser. Qu’ils soient sous forme de gélules ou de poudres, bruts ou partiellement purifiés, les extraits d’un même champignon peuvent largement différer d’un échantillon à l’autre, selon l’origine, la méthode d’extraction ou la partie utilisée.

Se pose aussi la question de la sécurité, notamment lorsque les produits sont achetés sur Internet, source de tromperie du consommateur. Ou bien en raison de potentielles interactions avec des médicaments, encore très mal connues. Des précautions s’imposent y compris avec les produits bruts : en 2021, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) et la DGCCRF insistaient sur la nécessité de bien cuire le shiitaké, après des cas d’intoxication à l’origine de dermatites. Prévu pour juillet 2026, un avis de l’Anses relatif au reishi, au maitaké et au shiitaké est en cours d’élaboration, à partir des signalements recueillis par le dispositif de nutrivigilance.

Dès lors, quelle place accorder aux champignons médicinaux ? « En tant que docteure en pharmacie, je préfère que les effets soient minimes ou absents : l’effet placebo peut provoquer​​​​​​​ jusqu’à 50 % de guérison, il ne faut pas l’oublier. Du moment que cela ne coûte pas cher, ni à la société ni au patient, et que celui-ci dit en tirer des bénéfices physiques et psychologiques, pourquoi pas ? », estime Sylvie Rapior. À condition de savoir revenir à des traitements médicamenteux prescrits et reconnus en cas de maladie (aiguë ou chronique), grave ou pouvant le devenir.

La psilocybine pourrait faire décoller la recherche

Bien au-delà des seuls champignons médicinaux, le règne fongique, comme celui des végétaux, constitue probablement une mine de médicaments du futur, qu’il reste à découvrir. Parmi eux, la psilocybine, principe actif de divers champignons hallucinogènes, dont les psilocybes. Interdite d’usage, cette molécule a fait l’objet de plusieurs essais cliniques prometteurs sur la santé mentale, dont une étude pilote menée au service d’addictologie du centre hospitalier universitaire (CHU) de Nîmes (Gard) et dont les résultats ont été publiés en juillet dans la revue Addiction.

Lors de cet essai, les chercheurs ont évalué l’efficacité de la psilocybine chez 30 patients souffrant de dépression et d’un trouble sévère de l’usage d’alcool, dont ils étaient sevrés depuis deux à huit semaines. En plus de leur prise en charge habituelle, dont la psychothérapie, 20 de ces participants ont pris de la psilocybine à la dose de 25 mg, lors de deux séances espacées de trois semaines. Les 10 autres patients étaient sous placebo « actif » consistant à délivrer 1 mg de psilocybine.

À 12 semaines, le taux d’abstinence était plus élevé dans le groupe verum (55 %) que sous placebo (11 %). Les chercheurs notent également une réduction plus importante du nombre de jours de consommation, ainsi qu’une diminution de l’envie de boire. « Les symptômes dépressifs ont également été réduits dans les deux groupes », ajoute le CHU de Nîmes dans un communiqué. Selon la Pre Amandine Luquiens, qui pilote l’étude en tant que médecin addictologue, ces résultats préliminaires « ouvrent la voie à des recherches à plus grande échelle pour mieux définir leur place dans l’arsenal thérapeutique face au trouble de l’usage de l’alcool, un problème de santé publique majeur souvent associé à la dépression »

* « Functional mushroom market size, share & trends analysis report by product type (reishi, shiitake), by application (Food & Beverage, Pharmaceutical), by region (EU, Apac, North America), and segment forecasts, 2024-2030 », 120 pages, Grand View Research.

À retenir

  • Ingrédients courants de la médecine traditionnelle chinoise, les champignons médicinaux sont commercialisés en France sous forme de compléments alimentaires.
  • Bien que ces champignons soient parés de nombreuses vertus, les preuves scientifiques de leur efficacité demeurent peu nombreuses, tandis que leur consommation n’est pas dénuée de risques.
  • Outre les β-glucanes et divers antioxydants, certains de ces champignons pourraient receler de nombreux principes actifs d’intérêt. Parmi eux, la psilocybine, qui semble efficace dans le traitement de la dépression et de l’alcoolisme.