Honoraires : J’y crois, j’y crois pas ?

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Publié le 5 novembre 2018
Par Francois Pouzaud
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L’avenant n° 11 à la convention pharmaceutique tiendra-il toutes ses promesses économiques ? Sur cette question, l’analyse des deux syndicats est différente. Dans le dernier bilan économique connu, la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF) regarde le verre à moitié vide et l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), celui à moitié plein.

DANS le flou.

« La réforme engagée témoigne, après trois années de perte, des premières évolutions positives et d’une stabilisation de la marge, comme le prévoit l’avenant, se félicite Gilles Bonnefond, président de l’USPO. Et nous n’en sommes qu’à la première étape de la réforme ! Son mécanisme s’amplifiera en 2019 et 2020. » En désaccord avec cette appréciation, Philippe Gaertner, président de la FSPF, estime que « l’enjeu n’est pas de savoir si ce texte améliore ou non la situation précédente, mais s’il est suffisant. » Et pour lui, la réponse est clairement non. « Ne maquillons pas les chiffres, réplique-t-il. Tous les indicateurs (unité, nombre total d’ordonnances et d’ordonnances de 5 lignes et plus) sur lesquels reposeront les évolutions du mode de rémunération sont en baisse par rapport à 2017. » Ne souhaitant pas intervenir sur la polémique entre les deux syndicats, les experts comptables passent leur tour en l’absence d’informations fiables sur la réforme et ses perspectives. S’en prendre parti, Laurent Cassel, expert-comptable du cabinet AdequA, a simulé la marge (honoraires compris) en 2020 à périmètre constant, à partir des ventes et des prix en vigueur en 2017. « Il y a très peu de perdants, mais quand l’Etat baisse les prix, les règles du jeu changent, le résultat aussi, c’est pour cela qu’il est très compliqué de dire si ce modèle sera gagnant et équitable. Avec l’arrivée en 2019 de trois nouveaux honoraires, la rémunération de l’officine reflètera mieux son activité. » Par expérience, cet expertcomptable se déclare confiant : « A chaque réforme de la marge dégressive lissée (MDL), on crie au scandale mais l’officine s’en sort bien à la fin. »

L’ARGENT ne fait pas le bonheur !

Tout cela démontre les difficultés dans cette convention à ménager la chèvre et le chou. « Le modèle de l’honoraire est porté par la profession et l’Assurance maladie pour des raisons opposées : les pharmaciens veulent éviter l’effet mécanique des baisses de prix et les caisses veulent enrayer l’inflation des marges en cas de dispensation de médicaments très coûteux. », explique Claude.

Le Pen, professeur de sciences économiques à l’université Paris-Dauphine. A la question, le nouveau mode de rémunération fondé sur des honoraires a-t-il la capacité à générer des ressources nouvelles pour l’officine ? Claude Le Pen a du mal à cacher un certain scepticisme… Mais, on peut être raisonnablement optimiste sur l’évolution du nouveau modèle économique. La convention pharmaceutique est une matière vivante, elle ne restera certainement pas figée tout au long des quatre prochaines années pendant lesquelles elle va s’appliquer. L’avenant offre sur ce point des garanties. « L’évolution du nou-veau modèle économique est protégée par trois clauses de sauvegarde, qui permettront d’ajuster les choses si cela s’avérait nécessaire. », rappelle Gilles Bonnefond.L’innovation et le service étant le fer de lance de l’expansion de son réseau, Lucien Bennatan, président du groupe PHR, pense que : « L’avenir du pharmacien passe par l’honoraire et la facturation de services, mais il ne doit pas se focaliser sur le seul honoraire conventionnel. » Aussi, invite-t-il les pharmaciens à rejoindre des groupements très organisés qui disposent d’un concept digital global, comme PHR, capables de proposer également des services « hors convention » adaptés aux besoins des Français.

DIVERSIFIER ses activités.

« Pour équilibrer ses ressources, le modèle économique de la pharmacie tend à se diversifier. Son C.A se répartit entre la part du médicament remboursable, du non remboursable en vente libre, du hors-AMM, de sa capacité à utiliser les nouvelles technologies et à s’engager dans les nouvelles missions, observe Claude Le Pen. La pharmacie devra pouvoir compter à la fois sur les fonds publics de l’Assurance maladie et sur les fonds privés, notamment des Complémentaires Santé pour la prise en charge des activités de services et de l’OTC. » Pour Laurent Filoche, président de l’Union des groupements de pharmaciens d’officine (UDGPO), cette diversification est indispensable pour conserver de la croissance, c’est pourquoi « 75 % d’honoraires est un plafond à ne pas dépasser. Les honoraires de dispensation doivent rester un complément à une marge commerciale, qui reste l’essence de notre métier. », considère-t-il. Par ailleurs, la profession est appelée à réformer ses structures, les regroupements répondant aux évolutions du métier. « Les fusions seront nécessaires pour industrialiser les honoraires et leur donner du poids dans l’économie de l’officine. », conclut-il.

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LE CAS DU MOIS

L’introduction de l’honoraire de dispensation au 1er janvier 2015 a changé le modèle économique de la pharmacie, en réduisant nettement le lien entre chiffre d’affaires et marge. Son objectif, rappelons-le, déconnecter une partie de la rémunération du prix des médicaments remboursables. Après trois années complètes d’application du nouveau mode de rémunération, l’activité globale ne baisse plus, la marge brute est stable et la rentabilité ne se dégrade pas. Mais au-delà des moyennes, les résultats sont contrastés, et sans doute, décevants. Car dans une conjoncture durable où la profession reste fortement mise à contribution dans le cadre de la maîtrise des dépenses de santé, beaucoup d’incertitudes pèsent sur les officines les plus fragiles et pour les autres, sur les espoirs réels de croissance par le seul développement des honoraires. Doit-on douter de leurs effets bénéfiques à long terme ? Réponses d’experts.

LES EXPERTS

Gilles Bonnefond PRÉSIDENT DE L’USPO

Laurent Cassel EXPERT-COMPTABLE DU CABINET ADEQUA

Philippe Gaertner PRÉSIDENT DE LA FSPF

Claude Le Pen PROFESSEUR DE SCIENCES ÉCONOMIQUES À L’UNIVERSITÉ PARIS-DAUPHINE

Lucien Bennatan PRÉSIDENT DU GROUPE PHR

Laurent Filoche PRÉSIDENT DE L’UDGPO

Incertitude

Une profession en manque de repères

Benoît Gaillard

Titulaire à Moirans-en-Montagne

Difficile de se faire sa propre opinion et de démêler le vrai du faux sur l’économie de l’officine, tant les comparaisons sont délicates à cerner et les prévisions difficiles à établir. Comme certainement la quasi-totalité des pharmaciens, Benoît Gaillard, titulaire de la pharmacie Jura Sud à Moirans-en-Montagne (39) est dans le flou et l’expectative. « Sur le plan intellectuel, l’évolution vers les honoraires va dans le bon sens, mettant en valeur notre diplôme de pharmacien. Sur le plan économique, je n’ai aucune vision sur l’avenir de cette réforme qui reste inachevée, puisqu’en 2019 trois nouveaux honoraires feront leur apparition. Or, pour pouvoir évaluer ce nouveau mode de rémunération, dresser des comparaisons et avoir des données exploitables, il faudrait d’abord qu’il ne mute plus et que les paramètres économiques soient stables pendant deux ou trois ans. » Mais compte tenu de la baisse incessante des prix des médicaments et de la tendance structurelle en recul sur les volumes, la profession peut-elle s’offrir ce luxe ? « Je n’ai pas le sentiment que les honoraires à la boîte et à l’ordonnance soient capables d’amortir les baisses de prix et d’activités. », souffle-t-il. A la limite, il est moins réservé sur les honoraires liés aux services et aux nouvelles missions conventionnelles. Leur poids dans la rémunération de l’officine ira croissant, mais pour ce pharmacien, la problématique sera organisationnelle. « Toute la difficulté est d’avoir les moyens et de libérer du temps pour les accomplir. », admet-il.

AH OUI !

Croire dans le développement des honoraires, c’est investir dans les nouvelles missions. Mais, il faudra une bonne dose de patience et de persévérance avant de pouvoir leur donner une consistance financière.

OH NON !

Penser que l’activité va redémarrer sans faire de l’évolution du métier l’axe essentiel du développement de son officine.