L’AFRIQUE MALADE DE SES FAUX MÉDICAMENTS

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Publié le 3 novembre 2012
Par Magali Clausener
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En juillet dernier, l’Organisation mondiale des douanesa saisi plus de 82 millions de faux médicaments dans 16 pays d’Afrique. L’ampleur de ce désastre sanitaire a étédévoilée le 25 octobre dernier.

L’Afrique est devenue aujourd’hui un dépotoir ! » Christophe Zimmermann, coordinateur lutte anti-contrefaçon au sein de l’Organisation mondiale des douanes (OMD), n’hésite pas à employer ces termes. Dépotoir, parce que le continent africain est la première cible des contrefacteurs de produits de santé. Et que les faux médicaments qui déferlent sur ce continent mettent en péril la santé de la population.

C’est ce que démontrent les résultats de l’opération Vice Grips 2 qui s’est déroulée du 16 au 20 juillet dans 16 pays et 16 ports d’Afrique occidentale et centrale(1). Elle a été présentée le 25 octobre dernier à Paris. En 3 jours, plus de 110 containers ont été contrôlés et dans 84 d’entre eux, les douaniers ont intercepté 104,4 millions de produits, dont 82,42 millions de doses thérapeutiques (79 % des produits contrefaits). 69 % de l’ensemble des contrefaçons provenaient de Chine. Selon l’Institut de recherche anti contrefaçon de médicaments (IRACM), partenaire de l’opération, si l’on extrapole ces chiffres, on peut estimer que près de 10 milliards de faux médicaments circulent dans ces 16 pays, pour une valeur d’environ 5 milliards de dollars.

Une corrélation entre maladies et faux médicaments

Les faux médicaments peuvent ne pas contenir de principe actif, être au contraire surdosés ou bien encore fabriqués avec des produits toxiques. Ainsi, en Angola, les douaniers ont trouvé 33,6 millions de doses de faux médicaments cachées dans des enceintes acoustiques avec des DVD pornographiques. Ces médicaments étaient des contrefaçons de spécialités commercialisées par Sanofi, GSK, Novartis ou Janssen-Cilag : antipaludéens, antiparasitaires, antibiotiques, traitements contre la stérilité, pilule du lendemain, sirop antitussif. Aucun ne contenait le moindre principe actif ! « Nous assistons à une recrudescence des maladies cardiovasculaires et rénales pour des personnes de plus en plus jeunes. Il y a une corrélation entre ces maladies et les faux médicaments, souligne le directeur du cabinet du ministre de la Santé du Togo. L’une des raisons fondamentales est le problème d’accès à des soins de qualité et le problème de sécurité sociale. C’est pour cela qu’au Togo, nous lançons le tiers-payant pour les fonctionnaires afin d’essayer d’amoindrir les coûts ». Il faut savoir que le prix d’une dose thérapeutique contrefaite s’élève au minimum à 0,50 dollar. Un coût qui attire les malades, d’autant que la vente des faux médicaments s’effectue en très grande majorité dans les rues et sur les marchés, et, dans une moindre mesure, dans les pharmacies.

L’IPM, un outil pour mieux cibler les contrôles

Il est donc impératif d’agir et de lutter contre les contrefacteurs, en clair contre le crime organisé, capable de mettre en place des sites de production de millions de faux médicaments et de changer les routes d’acheminement en fonction des contrôles douaniers. L’OMD a ainsi développé un outil, l’IPM (Interface public-membres), qui permet de mieux cibler les contrôles en facilitant les échanges entre les douanes et les « titulaires de droits » (laboratoires pharmaceutiques par exemple) et en analysant notamment les documents commerciaux. Un système qui fonctionne : l’opération Vice Grips 2 a donné 70 fois plus de résultats que l’action précédente menée du 2 au 6 juin 2008 ! La formation des douaniers est aussi indispensable. Un rôle confié à l’IRACM, qui forme également des policiers, des professionnels de la santé, des magistrats… Il faut également aider les pays victimes de la contrefaçon à mettre en œuvre des lois adéquates (autorisations de mise sur le marché, délit pénal de contrefaçon, etc.) et à mettre en place une offre de soins de qualité et un système de sécurité sociale. La partie est encore loin d’être gagnée.

(1) Bénin, Cameroun, Congo-République démocratique, Congo-République, Côte d’Ivoire, Gabon, Ghana, Guinée, Libéria, Nigéria, Sénégal, Togo, Angola, Mozambique, Tanzanie, Kenya.

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REPERTS

• Opération Vice Grips 2 : 52 douaniers ont participé à l’opération ainsi que 13 conseillers techniques et opérationnels de l’OMD. 82 millions de doses thérapeutiques, représentant 79 % des produits contrefaits, ont été saisies.

• OMD : créée en 1952, l’Organisation mondiale des douanes compte 179 membres. Sa principale fonction est d’assister les administrations douanières.

INTERVIEW CHRISTOPHE ZIMMERMANN COORDINATEUR LUTTE ANTI-CONTREFAÇON AU SEIN DE L’ORGANISATION MONDIALE DES DOUANES (OMD)

« Le problème de la contrefaçon se posera en Europe si on assiste à des déremboursements de médicaments »

Les pays africains manquent d’outils législatifs pour lutter contre la contrefaçon. L’OMD peut-elle agir dans ce domaine ?

Lorsque nous menons des opérations de contrôle et de formation, nous réalisons aussi un diagnostic législatif des pays concernés. Nous analysons le cadre des douanes, le cadre pénal ainsi que le code de santé publique pour faire en sorte que ces pays disposent des moyens législatifs pour lutter contre la contrefaçon de médicaments. Nous proposons des solutions législatives, par exemple la création du délit douanier et le respect des accords internationaux qui permettent non seulement de retenir les marchandises, mais aussi d’appliquer des sanctions pénales et financières. Il faut savoir que 60 à 70 % des finances nationales dans ces pays proviennent des droits de douane. La contrefaçon empêche donc ces pays de percevoir des taxes.

D’autres pays en dehors de l’Afrique sont visés par la contrefaçon de médicaments ?

Les pays d’Asie, d’Amérique du Sud, d’Amérique centrale et de la Méditerranée sont concernés par la contrefaçon. Nous allons d’ailleurs multiplier par 2 ou 3, voire 5, le nombre d’opérations de contrôle dans le monde. Nous avons désormais à notre disposition une kyrielle d’experts qui sont les meilleurs dans leur domaine. Nous voulons donner un signal très fort aux organisations de contrefaçon. Quand nous interceptons des millions de faux médicaments, nous leur faisons mal.

Et l’Europe est-elle aussi concernée ou reste-t-elle préservée pour l’instant ?

L’Europe n’est pas épargnée. Il s’agit simplement de médicaments de confort vendus sur Internet, contrairement aux pays en développement où il s’agit de médicament de thérapie lourde. Ce qui est plus grave. Mais le problème se posera aussi en Europe si on assiste à des déremboursements. Il n’y aurait pas de contrefaçon s’il n’y avait pas de demande.

Vu l’ampleur de la contrefaçon, n’est-ce- pas un combat sans fin ?

Oui, mais l’OMD est très fière à titre humain d’avoir intercepté 82 millions de faux médicaments, car ils auraient pu tuer. C’est un devoir moral et civique, une mission régalienne. Il faut aider les pays en développement à lutter contre ce fléau qui peut conduire à des pandémies. Lorsqu’un médicament antipaludéen est surdosé, les moustiques qui survivent risquent de devenir plus résistants et les médicaments normalement efficaces finiront par ne plus avoir d’effet. Ce n’est pas parce qu’il s’agit de gens pauvres et analphabètes qu’il faut les laisser mourir.

Propos recueillis par Magali Clausener