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Regards d’officinaux
Alors qu’on parle commission d’enquête, responsabilités professionnelles et politiques, alerte…, les officinaux évoquent surtout le manque de bon sens.
La crise sanitaire liée à la canicule, qualifiée par certains de catastrophe humanitaire, a débouché depuis sur une véritable crise politique. Mais n’est-ce pas de bon sens que les Français, notamment du Nord, peu habitués à de telles températures, ont surtout manqué ? C’est le constat que semblent partager les pharmaciens présents sur le terrain.
« J’ai personnellement pris conscience du drame qui se jouait lorsque les urgences ont été submergées par les cas graves, ma femme étant infirmière, explique Jean Occulti, effectuant alors un remplacement à Bondy (93). Le problème c’est que tout était souvent déjà joué car ces personnes âgées avaient déjà décompensé. Si elles étaient arrivées aux urgences plus tôt, on aurait juste limité les dégâts. » Face à cette situation, Jean Occulti s’est mis en disponibilité pour aider à l’hôpital durant le week-end du 15 août, « mais le pic était déjà passé ». Il dresse le constat d’une « faute collective » associée à l’isolement des personnes âgées dans les grandes villes « où certains HLM n’ont même pas de stores ! ».
Thierry Cockenpot, installé à Aumale (76), où l’on n’avait jamais vu une telle chaleur, réfute l’idée de coresponsabilité : « C’est un problème lié aux grandes agglomérations. En Normandie on a beaucoup de personnes âgées, mais à la campagne les gens prennent leurs précautions et il y a une grande solidarité. De plus ici le facteur est le lien social qui manque en ville. Inquiet pour une personne qu’il voit quotidiennement, il nous en informe ou en parle au médecin. J’ai été stupéfait du drame constaté ailleurs. » Nicole Dahlet, à Strasbourg, n’a pas ressenti d’alerte particulière et considère que le problème aura surtout été francilien. A Lille, Patricia Daligault explique que « le drame était perceptible vu la fatigue des gens venant à l’officine, mais que pouvait-on faire ? C’est à la télévision que les messages de prévention auraient pu être massivement entendus. A notre niveau, nous n’avons pas hésité à livrer plus souvent les médicaments et à récupérer des ordonnances ».
« Mon médicament me fait transpirer… »
A Bondy, Jean Occulti raconte que les conseils du pharmacien aux personnes seules sont bien souvent passés par les aides ménagères. Côté maisons de retraite, « nous avons très vite été sollicités par plusieurs établissements, constate-t-il. Mais les ruptures de stock sont vite survenues ».
Marie-Christine Raulot (Paris XXe) a, elle, fait savoir à l’établissement proche que l’officine était à leur disposition pour leur apporter les médicaments et, le cas échéant, récupérer les ordonnances urgentes. Une interrogation revient cependant : est-il bien normal que, dans certains établissements, les personnes n’aient pas été hydratées ? Les conseils de prévention ont semble-t-il été nécessaires à Paris encore plus qu’ailleurs : « Nous avons dû enguirlander ceux qui venaient à l’officine l’après-midi en pleine chaleur, décrit Marie-Christine Raulot. Ici, l’été, beaucoup de personnes âgées n’ont rien à faire et viennent souvent à la pharmacie, ne serait-ce que pour discuter. Certains allaient prendre le frais dans les magasins de surgelés… » Mais elle a surtout été amenée à se démener pour fournir les infirmières en sérums et tubulures à perfusion, très vite en rupture : « Elles devaient se débrouiller avec des bouts de chandelle. Nous nous sommes vus téléphoner du matin au soir pour nous procurer les produits nécessaires. » Mais ce qui a d’abord mis la puce à l’oreille de cette officinale, c’est la plainte de quelques personnes vis-à-vis de leurs médicaments qui les « faisaient transpirer, alors que ce n’était pas le cas d’habitude. Ils ne faisaient pas le rapport avec la canicule ! ». Pour elle, pas de doute, il manque une catégorie d’intervenant dans la chaîne médicosociale, entre l’aide ménagère et l’aide-soignante.
Le Sud connaît la leçon.
Paradoxalement, c’est bien le nord du pays qui aura été touché de plein fouet par le drame de cet été. Car les Méridionaux ont une « culture » de la canicule, comme le constate Stéphane Pichon, titulaire à Marseille et conseiller ordinal : « Nous avions déjà 42 °C en juin. La canicule, nous l’avons presque tous les ans, les gens sont habitués et prudents. Et puis, avec la mentalité latine, ils sont peut-être plus proches des familles. » Les pharmaciens y sont-ils plus sensibles au conseil lié à la déshydratation que peut accentuer la consommation de certains médicaments (voir encadré) ? « J’espère que les pharmaciens y pensent ! Mais il est vrai qu’il ne me serait sans doute pas venu à l’idée d’appeler spécifiquement des patients pour ça. Chez nous, on va plutôt parler des effets photosensibilisants de certains produits. » Force est de constater que Marseille avait tiré les leçons d’une hécatombe (494 morts) qui avait touché la ville en 1983. Selon l’ARH, l’application d’un rapport, pourtant accueilli avec condescendance par certains scientifiques, qui rappelait quelques précautions essentielles de base, notamment en établissements, et l’implication de tout le secteur médicosocial, dont les pharmacies (vitrines de prévention…), expliquent les bons chiffres enregistrés à Marseille, peu touchée cette année. De quoi regretter qu’une circulaire similaire du secrétariat d’Etat aux Personnes âgées, adressée notamment aux maisons de retraite durant l’été 2002, ait alors été tournée en dérision. Du coup, elle n’avait pas été rediffusée en 2003… Vu le contexte, personne ne rira des petits conseils que des milliers d’officinaux auront rabâché cet été. Comme tous les ans. Peut-être les politiques pourraient-ils en revanche tirer une leçon vis-à-vis du médicament : si les pouvoirs publics ne sont pas capables de communiquer pour éduquer les gens à boire deux litres d’eau par forte chaleur, est-il bien raisonnable d’envisager demain la vente directe de médicaments à des malades chroniques ?
A noter : Canicule et péremption
Selon l’OMS, si les conditions normales de conservation (15 à 25 °C) ne sont pas respectées, la date de péremption n’est plus garantie. Or nombre d’armoires à pharmacie familiales mais aussi de pharmacies (non climatisées) ont subi les effets de la canicule ! Nous avons donc interrogé des pharmaciens inspecteurs. Certains n’ont pas souhaité répondre et nous ont invité à contacter l’Afssaps ou la DGS. D’autres ont admis que c’était une « question difficile » et qu’en la matière leurs services n’avaient pas reçu de consignes. Tout en rappelant que c’est à l’officinal de veiller à la bonne conservation des médicaments qu’il détient. Mais comme les inspecteurs sont actuellement débordés par le suivi des PUI…
Un « coup de chaleur » parfaitement connu
Le coup de chaleur est considéré comme une pathologie aiguë dans certains pays, entre autres aux Etats-Unis où elle a été parfaitement codifiée. Selon le New England Journal of Medicine, il est mortel dans plus de la moitié des cas relevés en Arabie Saoudite, de 10 à 70 % aux Etats-Unis, le taux le plus fort concernant les personnes pour lesquelles un « traitement » a été retardé de plus de deux heures.
Parmi les causes possibles du déclenchement des coups de chaleur (en association bien sûr avec une température atmosphérique excédant 30-32 °C pendant plus de 24 heures), on note la consommation de certains médicaments : bêtabloquants, anticholinergiques, diurétiques, antihistaminiques, antidépresseurs tricycliques, lithium, phénothiazines, salicylates.
Les autres causes décrites sont : les maladies, notamment cardiaques et de la peau (sclérodermie…), les brûlures étendues, la déshydratation sous forme de diarrhées ou de vomissements, les désordres endocriniens (hyperthyroïdie, diabète…), les maladies neurologiques (neuropathies, Parkinson…), la fièvre, les comportements dangereux tels que faire de l’exercice dans un environnement chaud, l’usage de drogues, les séjours en environnement chaud confiné (tente, sauna, voiture, bains trop chauds…), obésité et bien sûr manque d’eau et de sel…
Certains symptômes du coup de chaleur peuvent paraître assez courants*. Mais ce sont les réflexes liés aux habitudes climatiques locales qui permettent souvent de prévenir des cas graves en déclenchant les conseils et la prévention requis au vu de ces symptômes.
* Fatigue et faiblesse, nausée, vertiges vomissements, maux de tête, myalgies, crampes, irritabilité ou symptômes ressemblant à ceux d’une maladie virale… D’autres symptômes sont plus typiques : dysfonction soudaine du système nerveux central, température supérieure à 41 °C, tachycardie, modifications brutales de la pression artérielle, hallucinations, comportement bizarre, altération de l’état mental, confusion, désorientation, transpiration excessive ou au contraire absence de transpiration, crise oculaire, dilatation des pupilles, décompensation respiratoire, problèmes rénaux, hémorragies…
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