Vingt ans de combat contre le cancer

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Publié le 1 février 2003
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Après des études de pharmacie, Françoise Clavel-Chapelon s’engage sur la voie de l’épidémiologie. Son objectif : construire une base de données exploitable sur les facteurs de risque de cancer.

Pharmacie, Sciences-Po Paris, option économique et financière, DESS d’économie de la santé…, le parcours de Françoise Clavel-Chapelon semblait tout tracé : rejoindre l’industrie pharmaceutique. Des raisons personnelles la font changer de cap. Elle souhaite s’orienter vers la recherche sur le cancer.

Sur les conseils d’un cancérologue, elle rejoint une équipe de chercheurs travaillant sur les causes de mortalité, l’enregistrement et l’exploitation des données ainsi que sur la mise en place d’une étude sur les accidents d’anesthésie. Françoise collabore un an à leurs travaux. Cela lui permet de faire ses premières armes en épidémiologie, cette discipline qui étudie les facteurs intervenant dans l’apparition des maladies, leur fréquence et leur évolution.

La suite s’enchaîne très vite. Le Dr Hatton, directeur d’unité à l’INSERM, lui fait rencontrer le Pr Flamant, grand nom de l’épidémiologie des cancers. Cette rencontre est décisive. Elle entre au sein de son équipe dans le premier centre anticancéreux d’Europe, l’Institut Gustave-Roussy de Villejuif. Elle y grimpe les échelons : en 1979, elle est nommée chargée de recherche 2e échelon puis, en 1981, chargée de recherche 1er échelon et contribue à la création de l’unité de recherches en épidémiologie des cancers.

Une thèse sur le cancer du sein.

Dans l’intervalle, elle soutient une thèse d’Etat sur le cancer du sein. « Ma thèse était centrée sur l’approche épidémiologique de la relation entre la prise de traitements hormonaux (la pilule notamment) et le risque de cancer du sein. En y travaillant, je me suis dit qu’on ne pouvait pas continuer à monter une enquête sur des études cas-témoins, dont le principe est de solliciter la mémoire des gens. On interroge les femmes sur les traitements qu’elles ont pris dix à quinze ans auparavant. Les données sont alors difficiles à enregistrer car influencées par la mémorisation (en général, seules les femmes ayant développé un cancer se souviennent précisément). L’enquête est donc trop biaisée pour être de bonne qualité. »

Avec le soutien du Pr Flamant, Françoise monte une étude de cohorte avec une approche prospective qui permet d’éviter de tels inconvénients (on interroge les femmes avant qu’elles ne se sachent malades). Nom de code de l’étude : E3N, pour « Etude épidémiologique auprès de femmes de la Mutuelle générale de l’Education nationale ». « En mettant en oeuvre le protocole de l’enquête, j’ai pensé à la MGEN comme vivier potentiel de femmes volontaires », précise Françoise.

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Résultat : cent mille femmes volontaires participent à l’étude. Les informations, concernant d’une part leur mode de vie (alimentation, traitements hormonaux…), d’autre part l’évolution de leur état de santé (en particulier la survenue de cancer), sont recueillies par autoquestionnaires tous les deux ans depuis 1990. E3N est la partie française de EPIC, vaste étude européenne coordonnée par le Centre international de recherches sur le cancer portant sur plus de 400 000 Européens dans neuf pays.

Un pari réussi.

Avant d’en arriver là, Françoise a dû surmonter de nombreuses difficultés. « Quand j’ai commencé à travailler sur le protocole, j’avais 35 ans. Mon âge et le fait d’être une femme sans titre de professeur d’université ont fait qu’il n’a pas été facile de convaincre les gens que je pouvais réussir dans cette entreprise ambitieuse. En France, on manque d’enthousiasme pour ce qui sort des sentiers battus. » Et de l’enthousiasme, Françoise n’en manque pas. « En mettant sur pied l’étude E3N, je faisais un pari, un pari risqué et même ingrat puisque des années seraient nécessaires avant l’obtention de résultats tangibles et de reconnaissance dans le milieu de la recherche. Ce pari est aujourd’hui réussi. »

Il faut préciser que, pour Françoise, ce travail représente dix ans de collectes et de vérifications des données, sans publication majeure, alors que la carrière du chercheur avance avec les articles. Au bout du compte, il lui faut attendre 2002 pour être nommée directrice de recherche alors que, depuis le début, elle gère une équipe de plus de dix personnes !

Une base de données précieuse.

Le bilan au terme de ces années ? Les données sur les facteurs de risque ont été enregistrées, les cas de cancers ont été documentés et confirmés (plus de 2 000 cas de cancers du sein ont à ce jour été enregistrés). Reste en cours d’étude : l’analyse de certains facteurs de la vie reproductive, le rôle de la prise de traitements hormonaux substitutifs (hormis E3N, aucune étude ne dispose de données sur les traitements prescrits en France, différents des traitements utilisés à l’étranger) et la relation entre alimentation et cancer du sein.

Enfin, les données biologiques recueillies permettent aux chercheurs de E3N de s’ouvrir aux études en génomique et protéomique qui comparent le profil d’expression génétique chez les sujets qui vont développer un cancer et chez ceux qui n’en développeront pas.

Un vaste programme à la mesure des ambitions et des objectifs de départ de Françoise : construire une base de données exploitable sur les facteurs de risque de cancer, répondre à la confiance des participantes, des partenaires et, bien sûr, de la communauté scientifique, ceci au profit du plus grand nombre.

Le parcours de Françoise

1952 : naissance.

1974 : diplômée, à 21 ans, de la faculté de pharmacie de Paris, option industrie.

1975-76 : Institut d’études politiques (Paris), option économique et financière.

1977-79 : épidémiologiste dans l’unité 164 de l’INSERM.

1978 : DESS d’économie de la santé (Paris-XI).

1978-81 : maîtrise de biologie humaine.

1979 : chargée de recherche dans l’unité de recherches en épidémiologie des cancers.

1983 : thèse d’Etat ès sciences pharmaceutiques et biologiques.

2001 : directrice de recherche dans l’unité de recherches en épidémiologie des cancers. Responsable de l’équipe E3N à l’INSERM, Institut Gustave-Roussy.