« J’IRAI JUSQU’AU BOUT »

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Publié le 26 mars 2011
Par Magali Clausener
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Avec Philippe Even, Bernard Debré a rédigé un rapport au vitriol sur l’Afssaps et la HAS. Il nous explique pourquoi il faut absolument changer le système.

LE MONITEUR DES PHARMACIES : Le rapport que vous avez rédigé avec le Pr Philippe Even est très virulent. Pourquoi ?

BERNARD DEBRÉ : Depuis trente ans, beaucoup trop de médicaments ont obtenu une AMM. On compte 1 120 principes actifs. Sur ces 1 120 médicaments, l’OMS, la Commission de la transparence et Prescrire disent qu’il y en a 35 % qui ont un effet nul et 15 % un effet quasiment nul. Aujourd’hui, cela a beaucoup changé avec l’Agence européenne du médicament à Londres : 80 % ont une AMM européenne. Les 20 % qui ont une AMM accordée uniquement par l’Afssaps sont vendus seulement en France ou ont un service médical rendu insuffisant. Pourquoi ? Ces médicaments vont disparaître. Et il faut dérembourser ces produits qui ne valent rien.

Comment expliquer de telles mesures aux patients ?

Il faut créer une chaîne de télévision scientifique, comme au Canada. Tous les sujets scientifiques seraient abordés y compris les médicaments. Il faut aussi un site Internet accessible à tout le monde sur ce qui se passe à la HAS, à l’Afssaps et à la Commission de la transparence.

Pour autant, vous êtes très remonté contre la diffusion de la liste des 77 médicaments sous surveillance renforcée.

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Cette liste est une honte. Elle comprend des médicaments qui auraient dû être retirés depuis longtemps et d’autres qui ne sont pas dangereux. Par exemple, on retire Di-Antalvic en raison de surdosages en Allemagne. Il a été utilisé pour se suicider. Mais que vont faire les patients français ?

Vous critiquez très vivement l’Afssaps et la HAS.

On peut s’interroger sur ce qu’a fait la HAS ces dix dernières années. Son bilan est quasiment catastrophique. Et la Commission de la transparence ne devrait pas en dépendre. Après, il y a le Comité économique des produits de santé. Nous sommes le seul pays au monde où les « copies » de médicaments sont plus chères que l’original. Et il y a l’Afssaps avec ses 2 400 experts, dont les trois quarts n’ont aucune expérience, et des conflits d’intérêt majeurs. Certains ont jusqu’à 50 contacts avec des laboratoires et d’autres ne déclarent pas leurs conflits d’intérêt. C’est l’opacité. Il faut qu’il y ait un peu plus d’éthique. On dit que le profit des laboratoires doit arriver derrière le bien-être des patients.

D’où votre proposition d’avoir des experts plus compétents et sans conflit d’intérêt.

Il faut déjà des médecins à la tête des agences, notamment de l’Afssaps. Un conseiller d’Etat énarque n’y connaît rien. Après, il faut répartir différemment les missions des agences et avoir environ quarante ou cinquante experts PUPH, bien payés, sans aucun conflit d’intérêt. Et les experts invités ne voteraient pas. Tout le monde devrait déclarer ses conflits d’intérêt, y compris les laboratoires. Enfin, toutes les décisions prises devront être motivées.

Vous visez également la pharmacovigilance.

On compte chaque année 15 000 remontées effectuées par les médecins et 180 000 par les laboratoires. Toutes ces déclarations ne sont pas traitées. Il n’y a pas l’informatique nécessaire. Il faut simplifier les formulaires de déclarations par les médecins et les pharmaciens. Quant aux patients, ils peuvent signaler des effets indésirables à leur pharmacien.

Pensez-vous que vos propositions vont être appliquées ?

Je n’ai pas fait un rapport pour qu’il soit enterré. Avec Philippe Even, nous avons écrit deux livres, en 2002 et 2006*, pour dénoncer tout cela. C’est pour cette raison que je suis allé voir Nicolas Sarkozy et qu’il m’a demandé de faire un rapport. Il va y avoir une loi en septembre et j’en serai le rapporteur. J’irai jusqu’au bout, car j’estime que notre médecine est plus digne que cela.

* Avertissement aux malades, aux médecins et aux élus, 2002 ; et Savoirs et pouvoirs, pour une nouvelle politique de la recherche et du médicament, 2006. Le Cherche-Midi.

La réaction des experts de l’Afssaps

Largement attaqués par le rapport Debré-Even, 90 experts de l’Afssaps ont écrit une lettre ouverte pour réagir à « un opprobre définitif » jeté par « certains ». Ces experts rappellent les conditions de recrutement (appel à candidature avec un jury de sélection, déclaration d’intérêt publique). Et mettent en exergue leur « motivation » qui « repose sur la mise à disposition de leur expérience au service des patients ». Et de conclure : « Nous demandons seulement que notre travail soit pris en considération et que l’on nous accorde la sérénité et la confiance indispensables à l’exercice de notre mission. »

MC