Le lait de la confiance

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Publié le 1 mars 2011
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Préparatrice bretonne, Florence passe au tableau pour démystifier l’allaitement maternel. Elle a créé Lactapharm, un organisme de formation consacré aux officinaux.

Septembre 2010. Les difficultés d’approvisionnement en carburant risquent de mettre en péril l’intervention de Florence Bohuon sur un autre liquide, le lait maternel. Elle se rend à Angers pour animer une journée sur la prise en charge de la femme allaitante. Plus de peur que de mal, elle arrive sans encombre à la salle louée par Lactapharm, l’organisme de formation qu’elle a créé en février de la même année. Elle installe son matériel, dispose les supports de cours, et la formation peut commencer. Aujourd’hui, six stagiaires. « Je n’ai pas un tempérament à stresser. Mais ma première crainte était de n’avoir pas assez de temps pour tout dire », dit-elle. Après plusieurs stages, Florence maîtrise son sujet. Son auditoire a le loisir de s’exprimer, elle sait désormais se reposer sur le support pédagogique qu’elle a élaboré. « J’apprécie aussi les échanges à bâtons rompus pendant le déjeuner. » Cette démarche de formatrice est née de son expérience personnelle.

Trois enfants, trois allaitements différents. Il y a deux ans et demi, son troisième enfant voit le jour. Un garçon, après deux filles âgées de 11 et 9 ans. « Plus en confiance, plus détendue, je l’ai allaité plus longtemps, environ un an, jusqu’à mon retour à la pharmacie, en temps partiel à 80 %. » Elle prend alors conscience de la complexité des questions que pose ce moyen de nutrition, et de l’importance d’un allaitement réussi, quelle que soit sa durée. « J’ai perçu à quel point une mauvaise expérience d’allaitement pouvait être lourde de conséquences sur l’image que se fait d’elle-même une mère. » De cette réflexion germe l’idée de contribuer à une meilleure compréhension de l’allaitement. « À mon retour de congé maternité, je suis naturellement devenue la référente allaitement à la pharmacie Guyot, à Saint-Domineuc, où j’exerce depuis neuf ans. » Dans cette commune de quelque 2 000 habitants, à égale distance de Rennes et de Saint-Malo, la pharmacie de Madeleine Guyot est un lieu d’écoute et de conseil. « À l’officine, la liberté de parole est primordiale », insiste Florence Bohuon. Les six employées et la pharmacienne portent toutes le souci de ce contact « dans un climat de confiance » avec la clientèle. « Ce n’est pas quand elles sortent de la maternité que je commence à parler d’allaitement avec les jeunes mamans. Je sais où elles vont accoucher, je désamorce bien des inquiétudes avant la naissance. »

L’allaitement coule de source. C’est peut-être bien la fausse évidence d’un allaitement « inné » ou « naturel » qui a confiné ce dernier dans la sphère privée, en dehors d’une information professionnelle et dépassionnée. Florence constate que, devant ses interrogations, une femme n’a en général que deux possibilités. Soit écouter son entourage, avec autant d’opinions que de voix. Soit se rapprocher de réseaux militants, notamment la Leche League, avec son organisation rigoureuse, ses réunions et ses animatrices. Dans les deux cas, peu de souplesse, pas de prise en compte des spécificités et de l’histoire de chaque personne. « J’étais étonnée que les femmes ne puissent trouver cette information chez leur pharmacien. J’ai vite compris que cela tenait à l’absence de formation spécifique des professionnels de la pharmacie. » Il existait bien des cours pour le personnel hospitalier, ou celui des centres de protection maternelle et infantile, mais rien de prévu au niveau du comptoir. « Louer un tire-lait, cela se fait partout, mais combien à l’officine savent en expliquer l’usage ? » note la préparatrice.

Du conseil informel à la formation permanente… « Tout en allaitant mon fils, j’ai nourri le projet de combler ce manque et de proposer une formation prise en charge par l’Opca. » C’est le début d’un parcours du combattant. La reconnaissance administrative, des dossiers à remplir, des délais d’attente, Lactapharm obtient enfin le sésame préfectoral. Et, parallèlement, choisit son statut juridique. Heureusement, l’auto-entreprise simplifie les démarches. Une fois l’organisme existant, il faut bâtir la formation, passer de connaissances autodidactes à des contenus scientifiques reconnus, puis concevoir le support pédagogique. « Je me suis abonnée à des revues, comme Les Dossiers de l’allaitement, ce qui m’a permis d’accéder à des études non seulement nationales, mais aussi canadiennes, australiennes, américaines. » Ainsi s’élabore ce cours qui vise un meilleur accompagnement de la femme qui allaite. Aux notions d’anatomie du sein et de physiologie de la lactation succèdent les aspects pratiques sur la prise au sein, les problèmes pouvant survenir, tels les engorgements ou les crevasses. Les questions liées au sevrage, à la fertilité, à la prise de médicaments sont également traitées. Sans oublier le côté matériel, avec la présentation des aides et accessoires. « Mon objectif est de donner aux personnels d’officine des clefs pour devenir des relais d’information, mais aussi de remettre en cause les idées reçues pour que les femmes puissent allaiter aussi longtemps qu’elles le souhaitent. » C’est avec cet argumentaire que Florence entame l’étape suivante de son projet, après avoir fait répertorier sa formation, celle de se faire connaître. Elle apprend sur le tas, les mailings qui prennent temps et argent mais rapportent peu, le recours au fax plus qu’au mail dans nombre d’officines. Et le jour J arrive, avec un premier stage au printemps à Rennes. « Je n’avais pas le trac, mais bien plus le sentiment d’avoir abouti. » Ce bébé-là aura mis près de deux ans à arriver…

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Qu’il est beau le débit de lait. « Partie de ma propre expérience, je transmets désormais un savoir qui englobe tous les aspects de l’allaitement. » L’intérêt que manifestent ses stagiaires, la richesse des échanges suscités sont autant de réponses aux doutes émis par certains quand elle s’est lancée dans cette entreprise. « En tant que préparatrice, je ne pouvais pas être dans le rôle d’un enseignant. » Encore une idée reçue à laquelle elle a su tordre le cou. Florence a été couronnée par le prix Formation lors des Initiatives pharmacie en juin 2010. Un encouragement à poursuivre son action en faveur d’un allaitement serein. Les demandes d’inscription émanant de plusieurs régions de France la renforcent dans son engagement. Continuer son travail à Saint-Domineuc et parcourir le pays comme formatrice, voilà un défi à la mesure de son enthousiasme.

Portrait chinois

Si vous étiez un végétal ? Une orchidée qui aurait en plus un parfum. Pour les côtés zen et visuel de ces fleurs qui arrivent par surprise, quand on ne s’y attend plus. Mais il leur faudrait un parfum, j’ai du mal avec le manque d’odeur.

Une forme galénique ? Le patch pour sa facilité d’utilisation. On pourrait mettre tous les médicaments dans un même patch, c’est moins invasif que les autres formes et le côté « charnel » me plaît.

Un médicament ? Une pilule qui fasse écran, d’un coup, instantanément, qui permette de se déconnecter d’une situation, de s’évader un moment à la demande. Une pilule « apaisement ».

Un dispositif médical ? Un tire-lait pour l’indépendance qu’il procure aux mamans qui souhaitent se libérer de temps en temps et, ainsi, ne pas être clouées à leurs enfants à 100 %. C’est important pour l’équilibre.

Un vaccin ? Contre l’incompétence, en particulier celle des soignants qui stoppent l’allaitement alors qu’il n’y a pas lieu et qui ne se remettent jamais en question.

Une partie du corps ? Le sein pour son côté nourricier. Comme la louve pour nourrir son petit. Pour que le meilleur de la femme profite aux enfants.

Florence Bohuon

Âge : 33 ans.

Formation : préparateur en pharmacie.

Lieu d’exercice : Saint-Domineuc (Ille-et-Vilaine).

Ce qui la motive : la transmission, l’échange, le partage.