« Chacun doit rester dans son pré carré »

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Publié le 23 octobre 2010
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Le pharmacien maillon de la connexion entre le patient et le médecin ? Grâce à la téléconsultation, la mieux adaptée à l’officine parmi les différentes pratiques de télémédecine, le titulaire pourra bientôt travailler ce nouveau positionnement. Les champs d’intervention sont larges (médecine de premier recours, urgences, suivi thérapeutique…) et prévus par la loi HPST, laquelle inscrit, dans son article 38, les officinaux dans le parcours de soin. D’ailleurs Pierre Simon les invite à rejoindre l’Association nationale de télémédecine, qu’il dirige (« les pharmaciens ont tout à fait leur place dans les réseaux de soins virtuels que représentent les maisons de santé et dans le suivi thérapeutique des malades chroniques ». Les règles du jeu sont claires. L’espace consacré à la télémédecine doit être strictement défini, fermé, et assurer la confidentialité. Le face-à-face patient/médecin doit être garanti et la visioconférence doit préserver le caractère humanisé de l’« e-relation ».

Garantir le respect du secret professionnel

Toutefois, la première consultation doit être effectuée en « réel ». On imagine mal un diagnostic de cancer en direct sur grand écran ! De là quelques réticences. « Ces pièces équipées devront garantir le respect du secret professionnel », souhaite Yves Trouillet, président de l’Association de pharmacie rurale, jugeant toutefois l’application de la télémédecine à l’officine encore prématurée.

Claude Japhet, président de l’Union nationale des pharmacies de France, est encore plus réticent. Et c’est un euphémisme. « Chacun doit rester dans son pré carré, explique-t-il. Les pharmaciens ne sont pas là pour être des sous-médecins, et vice versa. La coordination des soins, ce n’est pas ça. Elle passe par la discussion avec le médecin pour savoir quel est le périmètre de la prise en charge du patient par le pharmacien. Ce n’est donc pas “Je vais faire une première prescription car le médecin ne peut pas se déplacer”… L’idée n’est pas non plus de “piquer” des patients au médecin en se faisant rembourser au passage une prestation. » Claude Japhet met même en avant l’idée que ce type de débat sur la télémédecine, loin de faire avancer les choses, peut être un handicap pour la sortie du décret sur les nouvelles missions du pharmacien. Et force est de constater que ce décret attendu se fait désirer. « En période trouble, ce n’est pas étonnant, surtout si l’on crée une situation conflictuelle en marchant sur les plates-bandes des autres professionnels de santé », poursuit le président du syndicat.

Définir le partage des tâches et les compétences

Même réserve du côté des patients. « La téléconsultation est un acte médical, réservé aux médecins. Envisager qu’elle puisse être menée par un autre professionnel de santé, tel que le pharmacien, pose la question plus générale du transfert de tâche, laquelle n’est pas, dans l’immédiat, résolue de notre point de vue », objecte René Mazars, trésorier du Collectif interassociatif sur la santé (CISS). Le CISS a d’ailleurs effectué un recours sur le décret proposant d’encadrer la délégation de tâches. Recours sans réponse pour l’instant. En effet, il s’inquiète de la multiplicité des acteurs (prestataires de services informatiques, opérateurs de téléphonie, organismes payeurs) dans la télémédecine qui brouille les cartes et met en péril le secret médical.

Le CISS réclame par ailleurs la mise en place d’une coordination interministérielle de la santé ainsi que d’un conseil national des systèmes d’information de santé. « Néanmoins, ajoute René Mazars, je ne suis pas opposé à l’entrée du pharmacien dans le circuit, mais il y a lieu de définir clairement le partage des compétences entre le pharmacien qui doit garantir qu’il agira personnellement dans un espace de confidentialité, et le médecin. »

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Des médecins prêts à partager ces nouveaux territoires mais sous certaines conditions, comme le prévient Thomas Bourez, vice-président du syndicat MG-France : « Nous ne pouvons envisager un modèle d’interprofessionnalité qu’à partir du moment où notre modèle économique sera durablement stabilisé. » Selon lui, les pharmaciens, en leur enlevant « les petits risques » – les seuls susceptibles d’assurer leur subsistance financière –, vont accélérer le phénomène de la désertification. Or, cette désertification médicale, souvent considérée par les pharmaciens comme une désertion du corps médical, reste l’argument privilégié en faveur de la téléconsultation en officine.

Des pharmaciens sont déjà intégrés à un réseau de soins téléassisté

Réduire les hospitalisations de patients souffrant de plaies chroniques de 25 à 3 jours. Diminuer les risques liés aux transports et aux maladies nosocomiales. Lutter contre la désertification médicale qui sévit particulièrement dans l’Orne. C’est le défi que veut relever Telap (Téléassistance des plaies), un réseau de soins téléassisté qui sera opérationnel dès le 1er janvier prochain en Basse-Normandie. Anne Dompmartin, dermatologue au CHU de Caen, et Jean-Pierre Blanchère, gynécologue et responsable de la télémédecine dans le même CHU, sont à l’initiative de ce dispositif. « Nous inscrivons notre démarche dans la loi HPST, qui prévoit la prise en charge des malades chroniques, la délégation de tâches et la coopération pluridisciplinaire et intersectorielle, secteur privé/secteur public », expose Jean-Pierre Blanchère, qui s’est inspiré d’une expérience québécoise. En un an, il est parvenu à convaincre infirmières libérales et infirmières hospitalières, médecins généralistes et pharmaciens de l’intérêt de ce réseau qui organise les soins à domicile des plaies chroniques (escarres, diabète…). Il suffit d’un téléphone mobile type smartphone et d’un logiciel permettant des photos de haute définition, des visioconférences et des images mobiles proches de la 3D. Sur le terrain, les infirmières libérales se réfèrent régulièrement à une infirmière spécialisée dans les plaies et les cicatrisations au CHU de Caen et, au besoin, se laissent guider par elle pour effectuer les soins. Chaque intervention donne lieu à des photos qui sont stockées et servent de support aux consultations virtuelles ultérieures. Deux cents infirmières libérales seront formées progressivement à l’utilisation du matériel de transmission. Parallèlement, le médecin traitant est régulièrement informé par messagerie sécurisée. Quant aux pharmaciens, ils seront inclus dans le réseau, participant aux groupes de réflexion, consultés dans le choix des pansements et informés dans le cas de modifications de matériels dans le cadre des référentiels rédigés. Les seuls à ne pas s’enthousiasmer pour ce projet – mené en concertation avec l’agence régionale de santé et financé par les fonds Feder (Union européenne) et par le Fonds d’intervention pour la qualité et la coordination des soins – sont… les ambulanciers !