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Le médicament est à la rue
Comme de nombreux pays du tiers-monde, le Sénégal est victime d’un marché noir du médicament. Depuis plusieurs années, les pharmaciens tentent d’alerter les pouvoirs publics. Sans succès pour le moment.
A Dakar, au marché de Keur Sérigne-Bi, ce ne sont pas les clients qui vont à la pharmacie mais la « pharmacie » qui vient à eux. Une technique commerciale particulièrement agressive pratiquée par une pharmacie dakaroise peu regardante avec la déontologie ? Non, il s’agit tout simplement du plus grand marché illicite de médicaments du Sénégal, appelé aussi « marché de l’informel ». Des rabatteurs y interpellent les chalands directement sur le trottoir, voire dans leur voiture, et leur demandent s’ils ont besoin de médicaments.
Nulle croix verte ou officine en vue, aucun diplômé pharmacien à proximité, mais, dissimulé dans des arrière-cours bien gardées, au fond de grandes armoires et de malles, un stock de spécialités à faire pâlir les plus importantes officines françaises… On y trouve même des médicaments non encore commercialisés au Sénégal ! Mais aussi des contrefaçons venues du Nigeria ou d’Asie, des produits périmés ou mal conservés… Pas de problème pour les écouler : les clients, particulièrement crédules, sont inconscients des risques pris ou n’ont pas, pensent-ils, d’autre choix. Les transactions se font toujours à l’abri des regards. Une fois la commande enregistrée, le vendeur, sans qualification aucune, disparaît quelques minutes avant de revenir avec les produits. Un vrai trafic de drogues !
Les prix défient bien évidemment toute concurrence… Ainsi par exemple, l’Elisor est vendu 25 000 francs CFA (38,10 Euro(s)) en pharmacie contre 10 à 12 000 (15,20 Euro(s) à 18,30 Euro(s)) au marché noir ! Quand on sait qu’une écrasante majorité de la population doit payer pour se soigner… Car seuls quelques grands corps d’Etat, comme l’armée par exemple, disposent d’une mutuelle. Après la dévaluation du franc CFA en 1994, la marge officinale est passée de 35 % à 28,9 %.
Le grand marabout tire les ficelles.
Keur Sérigne-Bi n’est pas le seul lieu de trafic de médicaments au Sénégal. Des villes comme Kaolack ou Diaobé abritent également un marché noir. A moindre échelle, mais de manière plus généralisée, on trouve sur les étals des villes et villages sénégalais des « médicaments-poussières » (antalgiques, antibiotiques, corticoïdes achetés pour blanchir la peau…). Cette économie parallèle représenterait 7 milliards de francs CFA (10 700 000 Euro(s)), soit 10 % du marché total du médicament du pays, selon l’OMS. Elle prospère au vu et au su de tous, et en premier lieu des autorités de santé et de la police. Alors pourquoi une telle impunité ? Tout simplement parce que ce trafic est aux mains des mourides, une puissante confrérie religieuse crainte par les pouvoirs publics. Quand on interroge un vendeur, ses propos sont sans détours : « Il n’y a jamais de descente de police ici car le président et le grand marabout sont frères. Ici c’est l’Afrique, c’est pas comme en Europe, le marché noir est autorisé… »
Le pouvoir des mourides est tel que dans leur ville sainte, Touba, où réside le grand marabout, les trafiquants ne font même plus semblant de se cacher. Les usurpateurs ont ouvert plusieurs boutiques qui affichent sans complexe « Pharmacie » sur leur devanture ! Et proposent d’emblée 10 % de ristourne sur les ordonnances. Comment lutter ?
Des sanctions dérisoires.
Gare aux pharmaciens qui exercent légalement leur métier ! Ils sont les uns après les autres poussés à quitter la ville. Quatre en moins de cinq ans, selon l’ordre des pharmaciens. Dès qu’une pharmacie autorisée se crée, elle est immédiatement victime d’une stratégie d’encerclement de la part de dépôts sauvages destinés à l’asphyxier. Conséquence : alors que la faculté de pharmacie de Dakar forme une cinquantaine de jeunes diplômés par an, la profession connaît un chômage croissant et de nombreuses officines doivent fermer.
L’ordre des pharmaciens et le Syndicat des pharmaciens privés ont beau alerter les autorités depuis des années, rien n’est fait. La nomination d’un officinal, bien placé pour connaître l’étendue du problème, au poste de ministre de la Santé n’a pas non plus débloqué la situation. Il est depuis devenu ministre de l’Environnement et de l’Hygiène… « Quand on n’a pas la possibilité de soigner sa population, on doit contribuer à ne pas la rendre malade », fulminent les représentants du Syndicat des pharmaciens privés. Encore faut-il que les sanctions soient à la hauteur des infractions. Pour le Dr Moussa Sène, président de la section B (pharmaciens libéraux) de l’ordre, les sanctions sont totalement dérisoires. « La plupart des textes régissant la pharmacie datent de 1954. Nous demandons leur réactualisation car les sanctions pour exercice illégal sont trop faibles, allant de 240 000 francs CFA [366 Euro(s)] à 1,2 million [1 830 Euro(s)] en cas de récidive », confirme Constance Faye Badji, la combative présidente du syndicat. Et encore, elles ne sont même pas appliquées. A Kaolack, un vendeur illégal s’est vu infligé une amende de 3 000 francs CFA (4,57 Euro(s)) !
En chambre disciplinaire, l’ordre des pharmaciens tente de se montrer plus dissuasif avec les brebis galeuses. « Quelques pharmaciens alimentent effectivement le marché illicite », admet Moussa Sène. Mais, pour la première fois, des interdictions d’exercer viennent d’être prononcées – d’autres dossiers sont en cours d’examen. Les pharmaciens ne sont pas les seuls complices de ce trafic, certains grossistes également, ainsi que des laboratoires pharmaceutiques y participent. « Il y a des laboratoires – nigérians, chinois, indiens, ghanéens, gambiens – qui fournissent des spécialités officielles pour le marché officiel et les mêmes spécialités, banalisées, sans marque apparente, pour le marché noir », indique Cheikh Tidiane Diaw, secrétaire général adjoint du Syndicat des pharmaciens privés. Ces marchandises traversent illégalement les frontières ou transitent même par le port de Dakar, réputé très poreux.
Une situation qui pourrait paraître désespérante mais qui ne décourage nullement le syndicat dont l’objectif prioritaire est d’informer le public sur les multiples dangers des médicaments de rue : traitement non adapté, surdosage, sous-dosage, produits périmés, antibiorésistance, principe moins actif en raison d’une mauvaise conservation, contrefaçon… « Depuis quatre ans, nous faisons une semaine de sensibilisation. Nous avons beaucoup de retombées médiatiques », se réjouit Constance Faye Badji. Les étudiants en pharmacie joignent également leurs forces à ce combat. Une bonne vingtaine de cinquième année de la faculté de pharmacie de Dakar ont manifesté en mai dernier. Ils ont marché jusqu’au siège de la Radiotélévision sénégalaise pour « ouvrir la conscience de l’opinion publique sur un véritable problème de santé publique » et « dénoncer les criminels du médicament de rue ».
Le syndicat a également profité de son dernier arbre de Noël pour encore sensibiliser les représentants présents du ministère de la Santé publique et de la Direction de la pharmacie. Tous les enfants des pharmaciens portaient un tee-shirt avec le slogan « Protégeons les enfants contre les médicaments de rue ». Jamais à court de projets, le syndicat travaille aussi sur une compilation de musique rap sur le thème de Keur Sérigne-Bi. Enfin, plusieurs tentatives de rencontres ont déjà eu lieu avec le grand marabout, ou plutôt son entourage. Sans succès pour le moment, mais les pharmaciens ne désespèrent pas de le convaincre.
« Comptoir générique » contre « médicament-poussière ».
Mais l’arme fatale pour éradiquer le « médicament-poussière » pourrait être le générique. Alors qu’auparavant on ne le trouvait que dans les centres de santé – les dispensaires -, il est présent depuis janvier 2003 dans les 750 pharmacies sénégalaises. « Le générique se développe vraiment en pharmacie depuis un an, explique une officinale installée en banlieue de Dakar. La boîte de Doliprane est vendue 1 200 francs CFA [1,83 Euro(s)], son générique, 75 francs CFA [0,10 Euro(s)]. » Problème : peu de clients savent que l’on peut trouver des médicaments si peu chers en officine. La Pharmacie Guigon, la plus grande du pays, créée en 1935 par un Français, a pris les devants dès 1998 en inaugurant un « comptoir générique », avec une entrée spécifique. L’objectif était déjà de limiter l’achat dans la rue de médicaments périmés, falsifiés, mal conservés ou donnés sans conseils. Elle a également réalisé un petit guide des médicaments génériques et des spécialités comparables à l’usage des médecins et du personnel infirmier.
Autre frein : l’arrêté permettant la substitution par les pharmaciens n’est toujours pas paru alors que le décret date de… 1994 ! Malgré tout, Constance Faye Badji demeure optimiste : « Nous allons réussir à récupérer notre monopole. L’Etat commence à bouger. Le ministère de la Santé va mettre en place des comités de lutte régionaux. Des affiches et des spots télé sur le médicament de rue sont également annoncés. » Mais le problème, qui touche toute l’Afrique, est loin d’être réglé. En Guinée voisine, le mal est encore plus profond. Et pour cause, le marché est entre les mains des militaires au pouvoir.
A retenir
– 10,7 MEuro(s) : c’est
le chiffre d’affaires estimé du marché noir du médicament au Sénégal, soit 10 % du marché total.
– mourides : cette confrérie religieuse contrôle tout le trafic de médicaments dans le pays.
– impunité : l’Etat reste sourd aux mises en garde de l’Ordre et des syndicats.
« Gardez vos MNU ! »
Les dons humanitaires sont une des sources d’approvisionnement du marché noir de médicaments. C’est incontestable. « Nous n’en voulons plus, avertit Cheikh Tidiane Diaw, secrétaire général adjoint du Syndicat des pharmaciens privés (photo ci-contre). A l’origine, c’était une bonne idée mais, aujourd’hui, non seulement les MNU alimentent les marchés de rue mais en plus ils ne sont pas adaptés aux besoins de la population. Enfin, nous n’avons pas les moyens financiers pour les détruire ! »
Clients marrons
Les pharmaciens d’officine doivent aussi faire face à une concurrence ancestrale, celle des tradipraticiens. On les trouve le plus souvent sur les marchés, où ils annoncent leurs « pouvoirs » à l’aide de banderoles peintes pour le moins explicites. Celui que nous avons abordé sur le marché de Thiaroye Gare, à la périphérie de Dakar, guérissait tous les maux, y compris les envoûtements ! Il proposait notamment un traitement (un petit sac en plastique contenant une poudre marron prétendument issue de plantes…) pour les maux de ventre, les douleurs de dos, les hémorroïdes et la chaude-pisse ! Posologie : « Prendre un sachet tous les soirs, après le dîner, mélangé dans du lait Gloria, pendant cinq jours de suite. Rester à jeun jusqu’au lendemain matin. Aller aux toilettes en dehors de la maison car la maladie va sortir » !
HONNEUR AUX PHARMACIENS
L’île de Gorée est tristement célèbre pour avoir servi de port d’embarquement pour les esclaves. On y trouve un musée particulièrement poignant, de beaux vestiges coloniaux, un fort datant de Vichy, de magnifiques résidences secondaires et… un monument dressé dans un square un peu oublié qui rend hommage au dévouement des pharmaciens et des médecins français morts pendant une épidémie de fièvre jaune en 1878.
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