ÉTAT D’URGENCE

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Publié le 14 décembre 2013
Par Francois Pouzaud
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La marche vers les honoraires est plus longue que prévu. L’avenant sur la rémunération mixte devait être signé au plus tard le 31 décembre 2012. Un an après, elle n’a toujours pas vu le jour. Le retard a conduit l’économie de l’officine au bord de l’asphyxie.

La révolution économique qui devait se produire n’a pas eu lieu. Juste une avancée en octobre avec la nouvelle proposition de l’Assurance maladie de mise en place d’honoraires à la boîte de 1 euro et d’honoraires de dispensation de 0,50 euro pour les ordonnances complexes de plus de cinq lignes. Le flou enveloppe encore les contours de la nouvelle rémunération qui devrait voir le jour au troisième trimestre 2014. La pharmacie ne peut plus se payer le luxe d’attendre, au risque de perdre davantage chaque jour.

Le syndicat majoritaire de la profession, la FSPF, a décidé de bouger sans les deux autres syndicats, faisant ainsi voler en éclats l’union sacrée défendue par l’intersyndicale et ravivant de plus belle les dissensions, un instant enterrées, entre leurs représentants. Gageons que cela ne soit pas préjudiciable à l’épilogue des négociations et à la solution finale qui sera retenue.

A défaut de voir naître leur nouveau mode de rémunération en 2013, les pharmaciens se sont malgré tout préparés à des changements radicaux de l’exercice professionnel. Chronologiquement, il y a eu en début d’année 2013 l’ordonnance sur la création de sites de vente en ligne de médicaments, suivie, le 17 juillet, d’un arrêt du Conseil d’Etat qui dit que tous les médicaments non soumis à prescription obligatoire peuvent être vendus sur Internet, soit plus de 4 000 références. Entre ces deux moments est venu se glisser, fin juin, avec plusieurs mois de retard, l’arrêté d’approbation de l’avenant sur le suivi des patients sous AVK donnant le top départ des entretiens pharmaceutiques.

Il est encore trop tôt pour savoir si ces deux événements auront quelque impact sur l’économie de l’officine. Si les entretiens pharmaceutiques représentent plus un enjeu stratégique vers la constitution d’un nouveau métier, qu’une réponse économique suffisante, la vente sur Internet amène immédiatement une nouvelle forme de concurrence sur le marché.

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Autre événement de l’été : la vague de contrôles de la DGCCRF concernant les contrats de coopération commerciale. Elle risque d’avoir des conséquences graves, non seulement pour certaines des officines contrôlées, mais aussi pour l’économie de l’officine en général. Si, comme l’envisage l’article 40 du PLFSS 2014, même amendé avec un plafond des remises relevé, la transparence s’invite dans les relations commerciales entre pharmaciens et laboratoires de génériques (avec pour ces derniers l’obligation de déclarer à l’Etat les avantages financiers versés aux pharmaciens), on se dirige quoi qu’il en soit vers un nouveau dispositif sur les remises.

SORTIR DE LA SPIRALE DE DÉFLATION

Les discussions avec l’organisme payeur s’étant enlisées, les pharmaciens ont donc continué à subir sur la totalité de l’année 2013 les conséquences de la baisse des prix des médicaments sans contrepartie. Car, dans une conjoncture économique difficile ne permettant aucune visibilité prospective, l’Etat a une nouvelle fois imposé la rigueur pour réduire les déficits, entraînant de fait une dégradation accrue des résultats de l’officine. Tous les observateurs de la profession sont d’accord : pour sortir de cette spirale de déflation, il est urgent de changer de modèle économique en déconnectant une partie du revenu du pharmacien du prix et du volume des médicaments remboursables, sans quoi les officines courent irrémédiablement à la catastrophe.

Aujourd’hui, la coupe est pleine et le modèle actuel est à bout de souffle. Ce qui était insupportable dans le PLFSS de 2012 est devenu insoutenable dans le PLFSS 2014 qui, pour la troisième année consécutive, fait plus que jamais du médicament la variable d’ajustement de l’assurance maladie : ce sont 960 millions d’euros d’économies qui sont attendues en 2014 !

Dans le système actuel, les syndicats s’époumonent dans une course sans fin. « Si on ne bouge rien, on va droit dans le mur », a lancé solennellement Philippe Gaertner, président de la FSPF, à la veille du 66e Congrès national des pharmaciens. Pour avoir plus de force, les syndicats ont mené pendant un court instant le combat de l’honoraire de façon plus unitaire.

IL FAUT SAUVER LE SOLDAT PHARMACIE

Dans ce contexte très dégradé, le développement du médicament générique a encore fait office de solution palliative, avec l’aide de quelques thérapies adjuvantes : prime « à la performance », revalorisation des honoraires de garde, nouvel arrêté de marge sur les conditionnements trimestriels, émergence de relais de croissance avec la bonne tenue en 2012 du marché de l’automédication et le développement de la PDA (préparation des doses à administrer)… Mais, pour 2013, le recul est presque sur tous les fronts, à l’exception des génériques, des produits de la LPPR (dispositifs médicaux) et de la parapharmacie. Depuis un an, les prix industriels sont en train de connaître le même sort que la marge des officinaux.

Le risque pour 2014 ? Que les plus fragiles ne puissent plus s’en sortir. Face à cette menace, les pharmaciens résistent, innovent et deviennent opportunistes. Ils ont parfaitement compris que rien ne serait plus comme avant. Rigueur dans la gestion, politique d’achats performante, gain de productivité sont devenus les mots clés pour survivre dans un contexte aussi défavorable.

AVIS D’EXPERTS

Philippe Gaertner, président de la FSPF

« La convention nous a permis d’équilibrer les comptes de l’officine et d’absorber les conséquences sur la marge des baisses des prix industriels du médicament. La convention doit maintenant s’adapter pour mettre en œuvre les relais qui permettront de stabiliser les revenus de l’officine. Il faut absolument aboutir dans les négociations. La nouvelle proposition de l’Assurance maladie, qui permet de déconnecter 47 % de la rémunération de l’officine du prix du médicament, représente une base sérieuse de discussion, même si elle reste encore trop liée aux volumes et si les honoraires pour ordonnance complexe sont trop faibles.

Les conditions sont en passe d’être réunies pour passer ce cap vital pour la profession. »

Gilles Bonnefond, président de l’USPO

« Au terme de cette année 2013, la profession est confrontée à la rudesse d’un PLFSS sans équivalent à ce jour et à une nouvelle proposition de l’Assurance maladie de rémunération fondée sur des honoraires qui revient à augmenter la marge sur 11 % des médicaments et à la faire baisser sur 89 %. Plusieurs articles du PLFSS (40 et 12 bis notamment) peuvent être destructeurs pour l’économie de l’officine. Et ce, même si demain le plafond des remises génériques va jusqu’à 50 %. L’USPO, qui n’entend pas céder aux discours de promesses, reste cohérente dans son action et convaincue que l’idée d’un contrat pluriannuel avec l’Etat est plus que jamais d’actualité pour pouvoir tous avancer dans la bonne direction. Or, en faisant cavalier seul, la FSPF est en train d’envoyer la profession dans le mur. »

Françoise Daligault, présidente de l’UNPF

« En période de crise, tout le monde doit faire des efforts pour sauver notre système de protection sociale. Cependant, plus les pharmaciens font des économies, plus on leur tape dessus. Il n’y a pas beaucoup de métiers libéraux où les données économiques changent ainsi plusieurs fois dans l’année. Si les officines ne bénéficient pas d’un cadre économique leur garantissant une marge minimale, un tiers court à la faillite. Il faut maintenant attendre le vote définitif du PLFSS 2014 avant de revenir à la table des négociations avec l’Assurance maladie. Il est très regrettable que la FSPF fasse une croix sur l’intersyndicale et défende une proposition suicidaire pour la profession. »