La température de la grippe en France

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Publié le 23 octobre 2021
Par Magali Clausener
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La campagne de vaccination antigrippale commence tout juste. S’il est difficile de prévoir l’intensité de l’épidémie, il est certain que la grippe sera bien présente en France. Et que la vaccination reste primordiale.

Alors que la campagne vaccinale contre la grippe a été lancée le 22 octobre, les professionnels de santé s’interrogent : risque-t-on de connaître une forte épidémie de grippe cette année ? En effet, la saison hivernale 2020-2021 a été marquée par l’absence de grippe en France avec seulement 29 cas détectés en tout et pour tout.

Plusieurs hypothèses sont avancées par les épidémiologistes et chercheurs afin d’expliquer ce « fait totalement exceptionnel et inédit », selon les termes d’Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à Genève (Suisse). La première concerne les gestes barrières. « Ils ont un effet très important sur les épidémies dont le taux de reproduction n’est pas très élevé. Pour la grippe, le taux de reproduction de base (R0), c’est-à-dire avant que l’on agisse contre la circulation du virus, est de l’ordre de 1,5, très nettement inférieur à celui du Covid-19, surtout avec son variant Delta pour lequel le R0 est de l’ordre de 6, détaille Antoine Flahault. Ainsi, des mesures qui permettraient une réduction du taux de reproduction de l’ordre de 60 % font passer le taux de reproduction de la grippe saisonnière sous la valeur de 1, c’est-à-dire sous le seuil épidémique. Les gestes barrières qui semblent avoir réduit le taux de reproduction dans cet ordre de grandeur ont donc pu avoir un effet bloquant sur les épidémies de grippe saisonnière et les autres pathologies respiratoires automno-hivernales. »

La deuxième porte sur la compétition entre les virus. Pour Anne Mosnier, médecin généraliste et épidémiologiste, qui est intervenue lors d’une conférence de presse de Sanofi consacrée à la campagne vaccinale antigrippale le 12 octobre, cette compétition virale a pu conduire le Covid-19 « à repousser » les autres virus, notamment respiratoires. Non seulement, la grippe n’a pas circulé l’hiver précédent, mais le virus respiratoire syncytial (VRS) s’est fait également discret. Il n’y a quasiment pas eu de bronchiolites.

Troisième raison : le nombre réduit des échanges internationaux qui favorisent la circulation virale. Les virus comme celui de la grippe saisonnière circulent en effet lors de la saison hivernale dans l’hémisphère sud, qui correspond à notre saison estivale dans l’hémisphère nord.

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Enfin, dernière hypothèse : la couverture vaccinale contre la grippe aurait mieux protégé les personnes fragiles et à risque. En 2020-2021, elle a augmenté de 8 points, passant de 47,80 à 55,80 % de 2019 à 2020 pour la population totale, et de 52 à 59,9 % pour les personnes de 65 ans et plus.

Le retour du virus

La donne a toutefois changé cet été et cet automne. Différents virus circulent de nouveau, dont celui de la grippe. « Plus de cas que l’année dernière ont été dénombrés en Afrique et en Asie et, en France, on détecte actuellement la grippe de manière sporadique. La circulation des virus respiratoires est aussi un indicateur. Ainsi, le VRS est plus précoce de deux à trois semaines que les années précédentes. Une épidémie de gastroentérite est aussi en cours. Cet été, nous avons observé davantage de salmonelles, ce qui indique un relâchement des gestes barrières », relève ainsi Vincent Enouf, chercheur au centre national de référence des virus des infections respiratoires (dont la grippe) à l’Institut Pasteur. « Ces infections virales saisonnières qui, comme la grippe, avaient été contenues pendant la dernière saison hivernale, réapparaissent du fait qu’une partie importante de la population a abandonné le port du masque, la distanciation physique et l’hygiène des mains », appuie Yves Buisson, qui préside le groupe Covid-19 de l’Académie nationale de médecine. Si le relâchement des gestes barrières est pointé par tous les spécialistes, Anne Mosnier évoque également la reprise des échanges internationaux. L’atténuation actuelle de l’épidémie de Covid-19 joue aussi un rôle, la compétition virale étant moindre : « Les autres virus respiratoires vont reprendre leur place », estime Vincent Enouf. De fait, pour Yves Buisson, la conclusion est simple : « Nous aurons probablement une épidémie de grippe cette année, puisqu’il y en a tous les ans qui sont plus ou moins intenses, plus ou moins précoces, plus ou moins prolongées, monophasiques ou biphasiques selon les années et les virus impliqués ».

Mais il est difficile d’en prédire l’intensité. Certes, l’immunité de groupe s’est réduite en l’absence de grippe l’hiver dernier et cette situation pourrait conduire à un plus grand nombre de personnes touchées ces prochains mois. Antoine Flahault nuance cependant cet argument. « Une conséquence du niveau relativement faible du taux de reproduction de la grippe saisonnière est que l’immunité collective qu’elle génère est faible aussi, explique-t-il. Mais le fait de ne pas avoir connu d’épidémie de grippe pendant une saison pourrait n’avoir qu’un impact très limité sur la dynamique épidémique de grippe saisonnière suivante, car on pense que la maladie n’affecte pas plus de 5 à 10 % de la population chaque hiver. »

Gestes barrières et vaccination

Quelle que soit l’évolution de l’épidémie de grippe en France, tous s’accordent sur deux points : le maintien des gestes barrières et du port du masque est essentiel ; la vaccination des personnes fragiles et à risque est primordiale. « S’il était constaté un abandon total des gestes barrières cet hiver, il y aurait effectivement un risque de forte épidémie. Mais je ne suis pas convaincu que les gens laissent totalement tomber les mesures de précaution. Pour l’instant, ils portent un masque dans les lieux publics fermés. Cela devrait limiter le risque », pense Renaud Piarroux, chef du service de parasitologie de l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière à Paris. « La prudence impose de maintenir une large couverture vaccinale contre la grippe chez les personnes âgées et celles ayant des facteurs de risque, qui sont les mêmes pour le Covid-19 et la grippe », note Yves Buisson.

Cependant, une autre interrogation surgit : les populations cibles vont-elles, comme lors de la campagne vaccinale antigrippale 2020-2021, se faire vacciner en masse alors qu’elles doivent déjà effectuer le rappel du vaccin anti-Covid-19 ? Réponse dans les semaines à venir.

BULLETIN ÉPIDÉMIOLOGIQUE DE LA MALADIE

En France, la surveillance de la grippe débute à la semaine 40, soit cette année la semaine du 4 octobre. Selon le premier bulletin épidémiologique de Santé publique France du 13 octobre, le taux d’incidence des consultations pour syndrome grippal est de 25 pour 100 000 habitants (réseau Sentinelles) et la part de la grippe parmi les actes médicaux de SOS Médecins est inférieure à 1 %, comme celle du nombre de passages aux urgences pour syndrome grippal (réseau Oscour). Aucun prélèvement dans le cadre de la surveillance en médecine ambulatoire du réseau Sentinelles n’est positif à la grippe et seulement deux cas positifs ont été notifiés par les laboratoires hospitaliers au centre national de référence des virus des infections respiratoires (dont la grippe).

En revanche, à Mayotte, depuis le 11 août 2021, 43 cas confirmés de grippe majoritairement de type A ont été détectés, la plupart en septembre. 49 % sont des enfants de moins de 5 ans, passés aux urgences et hospitalisés secondairement en unité d’hospitalisation de courte durée ou en pédiatrie. Depuis la semaine 39 (du 27 septembre au 3 octobre), une recrudescence des passages aux urgences pour syndrome grippal est observée. Mayotte a donc été classée en phase préépidémique pour la grippe.