Pharmacie ? Non merci !

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Publié le 13 juin 2003
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Depuis quelques années, les inscriptions en pharmacie connaissent une chute inquiétante. Pour mieux en connaître les raisons, nous avons interrogé la relève : des collégiens et des lycéens. Deux constats émergent : un évident problème d’image et un manque patent d’informations sur le métier officinal.

Les études de pharmacie faisaient encore il y a quelques années partie des débouchés recommandés aux filières scientifiques. Aujourd’hui ces dernières se tournent davantage vers les écoles de commerce, les écoles d’ingénieurs ou l’informatique. Résultat, au niveau du secondaire, le métier de pharmacien attire de moins en moins. Et pour cause : les études sont longues, les conditions de travail s’aggravent, l’accès à la propriété est de plus en plus difficile, sans parler des difficultés que traverse le secteur de la santé… Heureusement, il existe encore des jeunes qui ont la vocation. Mais pour combien de temps encore ? Il y a donc urgence à mieux communiquer, et ce de manière très dynamique au niveau des collèges et des lycées, comme le font d’ailleurs certaines facs, afin de combattre notamment cette impression de métier ennuyeux qui se dégage auprès des jeunes.

Zoé, 13 ans, collégienne en banlieue rennaise : « La maladie me fait peur »

« Pharmacie ? Je n’y ai jamais pensé. De toute façon, je n’aimerais pas travailler dans la santé parce que la maladie me fait peur. Moi, je veux être avocate. C’est pas toujours gai quand on défend des criminels mais au moins on ne voit pas de gens avec des cancers, des handicapés… En plus, je suis nulle en maths et en sciences, alors je ne me vois pas du tout faire des études où il y a plein de chimie. »

Natacha, 17 ans, lycéenne à Rennes : « Ecouter les gens raconter leur vie, non merci ! »

« Je n’ai pas d’idée précise sur ce que je veux faire plus tard… Pharmacie ? Non, vendre des médicaments ne m’intéresse pas du tout. Etre derrière sa caisse, écouter les gens qui racontent leurs histoires et faire sa comptabilité en fin de journée pour voir combien de boîtes on a vendues, ah non, c’est pas marrant ! »

Charles, 14 ans, en quatrième dans la Drôme : « J’aime le mélange entre le commercial et le médical »

Charles est encore au collège mais il sait déjà qu’il veut être pharmacien. Il sait exactement à quoi s’attendre : son père est titulaire. Le désir de faire comme papa ? « Non, c’est jusque que j’aime bien le domaine de la médecine et que j’aime le contact avec le client, argumente-t-il. Mais j’ai un copain qui n’a pas de famille dans le métier et qui veut aussi devenir pharmacien. »

Pour être sûr de son choix, Charles a même déjà effectué un stage d’une semaine dans une pharmacie qui n’était pas celle de son père. Et pourquoi pas médecin plutôt que pharmacien ? « Parce que j’aime vendre. J’aime le mélange entre le côté commercial et le médical. »

Seikou, terminale (Paris XIIIe) : « ça fait de l’argent ! »

« Pharmacien ? ça paie bien. La mère de mon ancienne copine avait une pharmacie, je peux dire que ça fait de l’argent ! » Mais pour le jeune homme ce n’est pas encore une raison suffisante pour se diriger vers la pharmacie…

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« Trop dangereux, les toxicos viennent chercher leurs seringues, tu sais jamais ce qui peut arriver… »

Claire, 17 ans, lycéenne à Rennes : « Je préférerais être préparatrice »

« Pharmacie ? Les études, c’est dur. J’ai une amie qui fait des études de pharmacie, elle travaille comme une malade. Non, moi je préférerais être préparatrice. C’est plus intéressant. On prépare les médicaments, on fait des crèmes, alors que pharmacien, c’est de la vente… Ce qui est dommage, c’est qu’on ne se rend pas compte que les pharmaciens et les médecins ont fait pratiquement les mêmes études. Ça ne se voit pas quand on va dans une pharmacie, et les gens, quand ils sont malades, ils vont voir leur médecin, pas le pharmacien. »

Laure, 18 ans, terminale S à Lunéville : « Les études de pharmacie sont variées »

« Je vais étudier la pharmacie pour ensuite faire de la recherche. J’aime la chimie, la biologie et les études de pharmacie sont variées et ouvrent des voies que je ne connais pas encore bien, mais il n’y a pas que l’officine ou l’industrie. Je pourrai changer d’orientation en cours de cursus. »

Camille, 16 ans, lycéen à Rennes : « ça m’a l’air ennuyeux »

« Pharmacie ? Ah non, je n’y ai jamais pensé ! ça m’a l’air ennuyeux comme profession. La blouse blanche, la pharmacie… On ne sort jamais de la boutique. On ne voit que des vieux. Franchement je trouve ça déprimant. Les horaires, ça craint ! Ouvert toute la journée jusqu’à 20 heures… Pas le temps de faire autre chose ! C’est naze… Moi, j’aimerais plutôt créer des logiciels, des jeux vidéo. »

Gabriel, 17 ans, lycéen à Saint-Brieuc : « Faut pas avoir de varices »

« Je ne sais pas ce que je veux faire, juste que je veux aller en fac de lettres. Si j’avais été matheux, j’aurais préféré être pilote de chasse ou archéologue. La santé, c’est beaucoup d’études pour beaucoup d’heures de boulot. Et puis toujours derrière le comptoir, debout. Faut pas avoir de varices… Moi j’en ai. Mais non, je rigole ! »

Jeanne, 17 ans, terminale S à Lunéville : « J’envisage d’avoir une officine »

« Je vais m’inscrire en faculté de pharmacie et je souhaite plus tard travailler en officine. J’envisage même d’en avoir une. Ce qui me plaît ce sont les contacts humains, les conseils. J’ai hésité un moment entre pharmacie et médecine (il y a des médecins dans la famille) mais je n’aime pas le milieu hospitalier). »

Bertrand, 15 ans, 1re S, Montpellier : « Six ans d’études pour vendre des suppositoires »

Envisager pharmacie ne lui a jamais traversé l’esprit : « Parce que je n’ai pas envie de faire six années d’études pour me retrouver à vendre des suppositoires et des couches-culottes. »

La recherche pharmaceutique ne trouve pas plus grâce à ses yeux : « Car il y a un chercheur qui fait une découverte tous les 100 ans, sinon ça doit être toujours la même chose et, qu’en plus, cela ne me semble pas trop honorable du fait du business et des magouilles avec les médecins… »

Marie-Hélène, 17 ans, terminale S à Lunéville : « J’ai déjà fait un stage en officine »

« J’avais envie de faire pharmacie, et lorsque j’étais au collège j’ai même fait un stage en officine. Ensuite j’ai hésité entre pharmacie et médecine (il y a plusieurs médecins dans la famille). Et j’ai choisi la seconde solution car les études de médecine me paraissent plus intéressantes. »

Lou, 18 ans, terminale L (Montpellier) : « Le contact avec les gens, c’est bien »

« Je connais un peu le milieu des toxicomanes, et quand je vois les ravages que font les drogues, j’ai envie de faire bouger les gens là-dessus », explique-t-elle. Avant de se destiner à être psychologue en centre de désintoxication, Lou avait pensé s’inscrire en pharmacie, « mais, après en avoir parlé avec des étudiants en pharmacie, j’y ai renoncé. Les études sont longues et demandent beaucoup trop de boulot. C’est dommage, car le côté contact avec les gens et le fait de leur être utile m’auraient bien attirée ».

Sandra, 17 ans, première S (Montpellier) : « C’est un beau métier »

Sandra à décidé de s’inscrire en pharmacie une fois son bac en poche. Il faut dire qu’elle est nièce de pharmacienne et fille de médecin. « C’est un beau métier, pense-t-elle, dans lequel on apprend plein de choses. L’aspect scientifique – chimie, médicaments – m’intéresse beaucoup. En plus, on a beaucoup de rapports avec les gens et, sans doute, la possibilité de les aider. » Sandra est par ailleurs très attirée par les causes humanitaires.

Elodie, 12 ans, collégienne à Mordelles (35) : « Il faut beaucoup d’argent pour faire pharmacie »

« Ça dépend des jours, des fois, je veux faire institutrice, d’autres fois, je veux travailler dans une crèche pour m’occuper des enfants. Mais sûrement pas pharmacie. Il faut beaucoup d’argent pour faire pharmacie, non ? Et puis je m’ennuierais toute la journée à tourner en rond dans le magasin, à voir que des gens malades… »

Anaïs, 16 ans, seconde ES, Montpellier : « Plantée derrière un comptoir »

« Je voudrais être P-DG d’une entreprise internationale de juristes d’entreprise car le droit et la défense des intérêts des entreprises m’intéressent, explique-t-elle. J’aime aussi beaucoup les voyages et j’ai envie de connaître la réussite sociale, ce qu’un métier comme celui-ci devrait pouvoir m’apporter. » Quant à des études de pharmacie, Anaïs n’y a jamais pensé : « Il en faut des pharmaciens, mais ce n’est pas pour moi. Je ne pense pas que ce soit un métier pour lequel je prendrais plaisir à me lever le matin en pensant que je vais rester toute la journée plantée derrière un comptoir à vendre des médicaments. »

Sylvère, 18 ans, terminale S à Lunéville : « Un manque d’informations »

« J’ai choisi médecine parce que je n’ai pas eu beaucoup d’information sur les études de pharmacie, ni sur les carrières. Lors du salon Oriaction à Nancy, la faculté de pharmacie était, me semble-t-il, absente. »

Coralie, 13 ans, collégienne à Rennes : « J’ai envie que les gens viennent me demander des renseignements »

« Je veux être pharmacienne depuis longtemps. Je ne sais pas trop pourquoi. En tout cas, ce ne sont pas mes parents qui m’en ont parlé. Mon père travaille en usine et ma mère est technicienne de surface. En fait, la santé, ça m’a toujours intéressée. Je trouve ça important d’être en forme… et j’ai donc envie d’aider les gens malades. Avant je voulais faire infirmière et j’ai changé d’avis parce que j’ai beaucoup plus envie que les gens viennent me voir dans ma pharmacie pour me demander des renseignements. Y a juste un petit problème : mes parents auront du mal à me payer des études aussi longues, alors de temps en temps ils me disent : et si tu étais préparatrice en pharmacie ? Moi, je ne cède pas. Je me vois pharmacienne. J’aurais peut-être pas l’argent pour m’acheter ma pharmacie, mais je travaillerai dedans, alors c’est pareil. »

Trois questions à Jean-François Robert « Le nombre des inscriptions s’est stabilisé en 2002 »

« Le Moniteur des pharmacies » : Y a-t-il une baisse effective des inscriptions en première année de pharmacie ?

Jean-François Robert : La conférence des doyens vient justement de réaliser une enquête sur les inscriptions dans les facultés de pharmacie à partir des effectifs des quatre dernières années. Elle montre qu’après une baisse effective ces dernières années, le nombre d’inscriptions s’est stabilisé en 2002 voire a augmenté, sauf pour quelques facultés comme Caen. Ainsi, Lyon a vu ses effectifs augmenter de plus de 10 %.

Quelles sont les raisons de cette tendance générale à la baisse observée ces dernières années ?

Nous attribuons cette « non-augmentation » des inscriptions à la baisse générale de l’attrait pour les filières scientifiques, qui se manifeste déjà dans les lycées. Argument qui a été repris par le gouvernement pour limiter l’augmentation du numerus clausus en pharmacie. Si l’augmentation du numerus clausus avait été trop forte d’un seul coup, cela aurait entraîné l’assèchement des autres inscriptions scientifiques comme chimie ou mathématiques.

Est-ce que ce problème récurrent d’effectifs peut provoquer la fermeture de certaines facultés de pharmacie ?

Il n’y a pas d’inquiétude concernant le risque à court et moyen terme que ce problème d’effectifs entraîne la fermeture de facultés. En effet, dans le cadre de la politique de régionalisation entreprise par le gouvernement, il est inconcevable de supprimer des facultés dans les régions. Par ailleurs, si nous entrons dans une première année d’études de santé commune à toutes les professions de santé, cela laisse entendre qu’il y aura un nombre non négligeable d’effectifs. Et donc un besoin d’enseignants et de facultés. Les pharmaciens seront là pour assurer des enseignements que ne pourront réaliser les professeurs de médecine. Enfin, la grande ouverture des facultés à la formation continue constitue également une raison supplémentaire d’être optimiste.

Propos recueillis par Anne Thiriet