Je ne suis pas un intégriste

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Publié le 27 septembre 2008
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Jacques Fleurentin a longtemps parcouru le monde. Par amour des plantes. Il a aujourd’hui rangé sa tenue de globe-trotter pour enfiler une blouse blanche d’officinal. Le disciple de Jean-Marie Pelt n’en est pas moins devenu un expert reconnu des pharmacopées traditionnelles. Selon lui, le végétal redevient une source de découverte de nouvelles structures moléculaires.

« Le Moniteur » : Qui vous a transmis cet amour des plantes ?

Jacques Fleurentin : Quand vous avez un professeur comme Jean-Marie Pelt, vous ne pouvez pas ne pas aimer la botanique. J’ai été à la fois séduit et passionné par l’homme de sciences et l’humaniste qu’il est. Dès ma deuxième année de pharmacie à la faculté de Nancy, je suis d’ailleurs allé travailler comme bénévole dans son laboratoire de recherche. Et puis j’ai eu aussi la chance de suivre les enseignements de Jean-Claude Hayon, un autre professeur exceptionnel. Il a passé sa vie à photographier les plantes et ses cours de botanique m’ont particulièrement marqué parce qu’ils étaient illustrés avec des photos extraordinaires. Durant toute cette période universitaire, j’ai beaucoup voyagé pour étudier la flore locale et les plantes médicinales. Je me suis rendu tour à tour en Turquie, en Afghanistan, au Sahara, au Népal…

Et à quel moment avez-vous eu la « révélation » de l’ethnopharmacologie ?

Lors de ma coopération au Yémen. J’y suis parti en 1976 comme pharmacien responsable du laboratoire d’analyses médicales d’un hôpital yéménite. Outre ma fonction hospitalière, je devais travailler sur un sujet de thèse qui consistait à faire l’inventaire des plantes utilisées par les guérisseurs, les identifier puis les analyser. Mais, sur le terrain, je me suis rendu compte qu’il me manquait la connaissance de l’anthropologie médicale et aussi celle des plantes locales, d’où la nécessité de travailler en équipe. J’ai eu la chance de rencontrer une anthropologue américaine dont le sujet de thèse était complémentaire du mien. A savoir, comprendre comment la médecine traditionnelle fonctionne : quand quelqu’un est malade, où va-t-il ? Au dispensaire, à l’hôpital, chez un guérisseur ? Un botaniste autodidacte anglais, spécialiste des plantes du Yémen, m’a également beaucoup aidé lors de l’identification. A mon retour en France, en octobre 1978, j’ai pris un poste de maître de conférences à la faculté des sciences de Metz. Au Yémen, j’avais recensé des savoirs et prélevé des plantes. Il me fallait maintenant prouver leur efficacité. Ce fut pour moi le début de l’ethnopharmacologie.

Mais quelle est la différence avec la pharmacognosie ?

La grande différence, c’est qu’à partir de l’indication d’un guérisseur, nous allons directement à la pharmacologie sans passer par la chimie. Un guérisseur va me dire : « ça, c’est une plante que j’utilise lorsque les gens ont une hépatite, qu’ils ont les yeux jaunes. » Moi, je ne cherche pas à savoir ce qu’il y a dans la plante mais si, quand j’induis une hépatite chez un rat, elle le protège et le traite.

Vous réalisez des tests avec les plantes que vous rapportez de vos voyages. Comment opérez-vous ?

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Nous préparons un extrait avec le même mode de préparation que le guérisseur. Si nous respectons scrupuleusement la tradition, nous nous heurtons toutefois au problème de conservation. Une tisane se contamine en 24 heures, ce qui nous oblige à lyophiliser l’extrait. Ensuite, nous l’administrons à l’animal. Mais, là encore, c’est le tradipraticien qui nous guide. S’il m’a dit que la plante est anti-inflammatoire, je fais un test d’inflammation. Pour les calculs urinaires, on vérifie la diurèse. On fait toujours en parallèle une étude toxicologique. A partir du moment où nous avons à la fois un usage traditionnel – qui légitime un usage – et une pharmacologie – qui montre que c’est actif et à quelles doses -, nous faisons systématiquement des études versus placebo et versus molécule de référence afin de valider ma méthode.

Ces pharmacopées locales sont-elles si efficaces ?

On considère que 75 % des « indications thérapeutiques » des guérisseurs sont confirmées en laboratoire, ce qui est considérable. Cela prouve qu’il y a une pertinence extraordinaire des savoirs traditionnels et qu’on a encore beaucoup à démontrer.

A qui faites-vous profiter ces recherches ?

Nous faisons du développement local en montant des programmes dans des villages où il n’y a pas d’accès aux médicaments et où les populations se soignent avec la médecine traditionnelle.

Comment cela se passe-t-il sur place ?

Nous travaillons depuis une dizaine d’années avec une organisation non gouvernementale qui s’appelle Jardins du monde. Pays par pays, nous sélectionnons les plantes en fonction de leur efficacité et de leur sécurité, puis les membres de l’association implantent des jardins de plantes médicinales. Ainsi, la matière première est disponible pour permettre de préparer des formes pharmaceutiques simples : tisanes en vrac, bien sûr, mais aussi sirops, pommades… C’est aussi du développement durable puisqu’en cultivant les plantes, on permet de sauvegarder des espèces en voie de disparition.

Vous avez d’autres projets en cours ?

Nous sommes en train de monter un réseau en Afrique. L’idée est la suivante : outre la mise sur pied de jardins de plantes médicinales et de petites pharmacies communautaires, nous travaillons avec les ministères de la Santé à l’élaboration d’une réglementation pour des médicaments traditionnels améliorés. Nous allons mettre au service de l’Afrique notre expertise et faire l’inventaire des besoins pays par pays. On recommande les plantes efficaces. Nous allons commencer par le Mali et le Burkina Faso. Si le modèle est valide, on l’étendra à l’Afrique de l’Ouest puis à l’Afrique de l’Est. Mais ce seront toujours les Africains qui piloteront les demandes.

Les différents pays ont-ils des pharmacopées propres ?

Bien sûr, et les pharmaciens des Caraïbes, de la Réunion ou encore de Polynésie aimeraient pouvoir proposer leurs plantes médicinales d’usage traditionnel. Or, notre liste des plantes autorisées à la vente comprend essentiellement des plantes métropolitaines et quelques dizaines d’espèces exotiques, mais pas celles qui sont utilisées traditionnellement chez eux. Nos confrères des DOM-TOM demandent, et c’est légitime, leur reconnaissance. Deux de ces plantes viennent d’être inscrites à la Pharmacopée française : il s’agit de Cassia lata et de Lippia alba. C’est un début mais c’est 30 ou 40 plantes qu’il faudrait enregistrer !

Qui les vend alors ?

Elles sont vendues par des herboristes ou sur les marchés. Mais les pharmaciens aimeraient bien pouvoir dispenser des plantes de qualité dans un cadre réglementaire.

La médecine traditionnelle est-elle encore souvent utilisée dans le monde ?

Selon l’OMS, 80 % des habitants de la planète ne se soignent que par la médecine traditionnelle. Mais je pense que s’ils avaient le choix, ils préféreraient aller au dispensaire car les traitements sont plus efficaces dans beaucoup de cas.

Vous n’êtes donc pas un « intégriste » de la phytothérapie ?

Absolument pas. Si on en était resté aux pharmacopées traditionnelles, la mortalité serait toujours de 35 ans. Ce sont les progrès de l’hygiène et de la médecine moderne qui ont amélioré l’espérance de vie. En revanche, quand on n’a rien, on peut faire des médicaments traditionnels de qualité pour soulager les maux courants. On commence aussi à avoir des traitements traditionnels validés, lesquels pourront être utilisés dans le futur contre certaines maladies parasitaires comme la leishmaniose, la malaria, les diarrhées infectieuses…

Pouvez-vous nous en dire plus sur les recherches menées actuellement dans le domaine du paludisme ?

Je citerai notamment une découverte réellement étonnante observée avec deux plantes traditionnelles. Les travaux ont été menés respectivement à Madagascar et en Belgique. Le grand drame aujourd’hui est d’avoir un Plasmodium résistant à la Nivaquine ou à la quinine. Eh bien les recherches ont montré qu’une prise concomitante d’alcaloïdes actifs (extraits de plantes) et de Nivaquine permet au traitement antipaludéen d’être à nouveau efficace. On assiste à une réversion de la résistance. Alors, pourquoi ne pas adopter la même stratégie vis-à-vis des antibiotiques, des antibactériens et des antiviraux ? Je voudrais aussi évoquer la notion, très importante, de complexes.

De quoi s’agit-il ?

En ethnopharmacologie, nous travaillons sur des extraits végétaux et nous avons observé, dans certains cas, que l’extrait est plus actif que la molécule isolée. Nos travaux sur l’Eschscholtzia, la passiflore ou l’Harpagophytum l’ont démontré. Pour cette dernière, beaucoup pensaient logiquement que ce sont les harpagosides contenus dans la plante qui sont actifs. Nous les avons isolés puis nous les avons administrés à un animal. Résultat : ça ne marche pas du tout ou très peu. Conclusion : c’est peut-être bien le principe actif, mais il n’est pas efficace tout seul. Or, qu’est-ce qu’on constate aujourd’hui du point de la vue de la prise en charge ? Il n’y a pas de remboursement en dehors de la molécule puisque les extraits de plantes ne sont plus remboursés. C’est quand même gênant parce que des chercheurs ont démontré qu’il y a une activité dans la complexité et pas dans la molécule isolée.

C’est un changement complet de la prise en compte de l’efficacité clinique et donc de la prise en charge…

Un certain nombre d’experts raisonnent toujours avec un site récepteur et une molécule. Or, qu’est-ce qu’on nous propose à l’hôpital en cas de résistances ? Des multithérapies constituées d’antibiotiques différents, et donc de molécules isolées. Qu’est-ce qu’on fait pour le sida ? Des trithérapies antirétrovirales. Nous sommes en réalité en train de refaire, par assemblage de principes actifs, des complexes qui existent déjà dans les plantes. La différence, c’est que sur chaque principe actif, il y a un dossier d’AMM, une pharmacocinétique, etc. Cette démarche-là est remarquable et je ne veux pas la remettre en question, mais cela ne doit pas nous empêcher de regarder de plus près l’intérêt de l’extrait, à condition qu’il soit standardisé bien sûr. Il faut sortir de la molécule isolée.

Et quid de la brevetabilité du vivant ?

Quand un industriel tente de breveter des espèces déjà mentionnées dans des traités anciens, arabo-persans, chinois ou indiens, en général il est débouté.

En revanche, pour les traditions orales, rien n’est écrit et tout peut donc être breveté. Notre stratégie, c’est de publier un maximum de choses sur les pharmacopées orales dans des revues nationales ou internationales. A partir du moment où c’est publié, c’est protégé !

Existe-t-il encore beaucoup de plantes actives à découvrir ?

Sur les 250 000 plantes recensées sur notre planète, seul 1 % a dû être étudié correctement. Le réservoir de molécules non encore découvertes est donc gigantesque. Pour se soustraire à un agresseur, l’animal fuit l’environnement hostile. La plante, elle, est fixée au sol et doit se défendre avec sa chimie. Son génome s’est donc orienté vers la synthèse de molécules antimicrobienne, antivirale, antibactérienne, antifongique…

Alors que la chimie de synthèse montre ses limites en matière d’innovation, le végétal redevient une source de découverte de nouvelles structures moléculaires.

Ce nouvel intérêt pour les plantes, et les pharmacopées traditionnelles en particulier, n’est-il pas une menace pour la biodiversité ?

Avec Internet, il existe un vrai risque que des plantes traditionnelles disparaissent. Prenez par exemple Rhodiola crenulata, que l’on retrouve dans les pharmacopées chinoise et tibétaine. On a commencé par la légitimer via la tradition : « les Tibétains qui l’utilisent vivent vieux ». On a poursuivi avec son biotope. Rendez-vous compte : elle pousse à 4 000 mètres d’altitude, résiste aux UV, au froid et à la sécheresse, donc elle est forcément bonne pour l’organisme… Un peu de marketing là-dessus et cela devient la plante de la longévité ! Et derrière, on la met en vente sur Internet. Aujourd’hui, plus de 900 sites la commercialisent. Si rien n’est fait, en trois ou quatre ans, les cimes himalayennes seront ratiboisées par les récolteurs payés par les sociétés qui la commercialisent. Rhodiola rosea est en pharmacie aujourd’hui, c’est une plante européenne et sibérienne, souhaitons qu’elle soit mise en culture.

Que proposez-vous ?

Il existe des outils pour protéger les plantes, comme la convention de Washington, mais ils sont aujourd’hui dépassés par les nouvelles techniques de commercialisation. Pour protéger une espèce, il faut deux ou trois ans d’instruction. Résultat, on n’a même pas le temps de la faire inscrire qu’elle a quasiment disparu. Nous, ce que l’on demande, c’est une mise en culture de la plante dès qu’il y a un développement industriel. La plupart des laboratoires le font maintenant.

Vous êtes passionné par les plantes. Pourtant c’est loin d’être le cas de la plupart des officinaux français. Est-ce une erreur selon vous ?

Les pharmaciens d’officine ne s’en rendent pas compte, mais il y a vraiment une demande de la part des patients pour des produits à base de plantes. D’autres circuits, et en particulier la grande distribution, vont faire le forcing pour récupérer cette niche de marché au travers notamment des compléments alimentaires. D’autant qu’il y a une volonté politique délibérée que cela se fasse. Mes confrères ont donc vraiment intérêt à s’investir bien plus qu’ils ne le font actuellement, en se formant bien sûr ! Pour nous, pharmaciens, l’important c’est la traçabilité, la qualité et donc la sécurité du produit. Car il y a de vrais risques pour la santé avec tous ces compléments alimentaires qui circulent sur Internet et dont on ne connaît pas l’origine. Je pense que le public va finir par s’en apercevoir et que c’est vers nous qu’ils iront pour être conseillés.

Curriculum vitae

Diplômé de la faculté de pharmacie de Nancy, Jacques Fleurentin exerce à Woippy, en Moselle, où il a pris la succession de son père en 1989. Il a été auparavant maître de conférences en pharmacologie à la faculté des sciences de Metz. Jacques Fleurentin est également l’auteur ou le coauteur de plus de 80 publications nationales ou internationales sur les propriétés pharmacologiques des extraits de plantes. Une plante porte même son nom : l’Aloe florentinum, qui pousse au Yémen. Il est également le président de la Société française d’ethnopharmacologie, dont le siège se situe à Metz.

à noter

Les premières tentatives pour définir l’ethnopharmacologie, en tant que discipline autonome, datent du début des années 80, peut-on lire sur le site de la Société française d’ethnopharmacologie. Une discipline qui consiste en « l’exploration interdisciplinaire des agents biologiquement actifs traditionnellement employés ou observés par l’homme ». Jacques Fleurentin préfère la décrire comme « l’étude scientifique interdisciplinaire de l’ensemble des matières d’origine végétale, animale ou minérale, et des savoirs ou des pratiques s’y rattachant, que les cultures vernaculaires mettent en oeuvre pour modifier les états des organismes vivants, à des fins thérapeutiques, curatives, préventives, ou diagnostiques ».

De la plante médicinale au médicament

Pendant une semaine, du 8 au 13 septembre dernier, une cinquantaine de pharmaciens d’officine, d’universitaires, de chercheurs et d’étudiants se sont retrouvés au cloître des récollets à Metz à l’occasion d’une formation (« De la plante médicinale au médicament ») organisée par la Société française d’ethnopharmacologie*. Cette société savante, créée en 1986, regroupe aujourd’hui 550 membres. Elle s’est donnée pour objectif de recenser et promouvoir les pharmacopées traditionnelles, notamment africaines, transmises le plus souvent oralement.

« Lors de cette onzième formation, nous avons tenté d’actualiser le savoir empirique des médecines vernaculaires à la lumière des connaissances scientifiques les plus récentes. Nous élaborons une méthodologie de travail – depuis la collecte d’information sur le terrain jusqu’à des recherches en laboratoire – pour valider les principes actifs et éliminer les risques toxicologiques des plantes médicinales utilisées, notamment dans les pays de l’hémisphère Sud où il serait plus logique de développer ces médecines traditionnelles que d’importer des médicaments issus de molécules de synthèse, onéreux. Nous nous inscrivons dans une démarche de développement durable et d’économie de la santé », a expliqué Jacques Fleurentin, président de la Société française d’ethnopharmacologie.

Pour clore la session de formation, les participants ont été invités à visiter le jardin botanique de Nancy, riche de 12 000 espèces en culture.

Pascal Ambrosi

* Vous pouvez en savoir plus sur la Société française d’ethnopharmacologie en vous rendant sur son site (http://www.ethnopharmacolgia.org). La SFE édite également une revue, « Ethnopharmacologia », dont le dernier numéro est consacré aux plantes antipaludéennes.

Son dernier ouvrage

Le dernier livre de Jacques Fleurentin, Plantes médicinales. Traditions et thérapeutiques, publié aux Editions Ouest-France, vient tout juste de sortir. Il présente les 80 plantes médicinales les plus utilisées en pharmacie, et ce dans quatre indications thérapeutiques :

– les plantes du coeur et de la circulation sanguine ;

– les plantes des bronches et des poumons ;

– les plantes des troubles de la ménopause et de la prostate ;

– les plantes de la peau.

Chaque chapitre est introduit par un rappel en physiopathologique. Pour chaque plante, on différencie les usages traditionnels des propriétés pharmacologiques bien démontrées, les indications thérapeutiques de l’Afssaps sont précisées ainsi que le statut de la plante (monopole ou vente libre).

Le livre est illustré par de magnifiques photographies du professeur Jean-Claude Hayon, lequel enseignait la botanique à la faculté de pharmacie de Nancy et dont Jacques Fleurentin a été l’élève.