« Nous avons adapté les objectifs aux moyens au lieu de fixer des objectifs de lutte »
Peut-on à la fois concilier santé publique et santé économique ? Jean-Paul Moatti, professeur et économiste de la santé, donne les clés d’un débat brûlant d’actualité.
La question de préserver la santé publique et la santé économique reprend la façon dont certains décideurs politiques veulent poser les termes du débat. Les uns affirment vouloir donner la priorité à la protection de la santé de leur population, et d’autres, le plus bel exemple étant Donald Trump, que cela doit nuire le moins possible à l’économie. Mais il s’agit d’une façon de voir très simplificatrice. En fait, pour répondre à cette question, il faut la découper en trois parties.
Premièrement, du point de vue sanitaire, il faut tenir compte des effets directs sur la santé de l’épidémie de Covid-19 mais aussi des effets sur la santé des mesures de focalisation du système de soins et de blocage de l’économie liées à la lutte contre l’épidémie. Il est crucial de s’efforcer de contrôler la pandémie, mais il faut aussi chercher à éviter que le système de soins ne soit plus en mesure d’assurer correctement la prise en charge des autres pathologies. De plus, nous devons avoir conscience que nous allons vivre la récession économique la plus grave que les générations actuelles n’ont jamais connue : chômage massif, fermetures d’entreprises, ralentissement des échanges, etc. Ces situations provoquent déjà de forts dégâts psychologiques dans la population confinée et vont inévitablement générer une augmentation de la morbidité et de la mortalité. Nous avons donc des tensions entre la minimisation des effets liés au coronavirus et celle des effets sur la santé liés aux mesures de lutte contre lui.
La deuxième question est justement : comment allons-nous gérer les conséquences économiques et sociales de sortie de la crise sanitaire et celles que cette même crise révèle et exacerbe ? Va-t-on se servir de cette crise comme une opportunité pour en tirer des leçons et engager résolument des politiques de développement durable, de lutte contre le réchauffement climatique, valoriser les circuits courts, etc. ? Ou bien va-t-on chercher à revenir au plus vite au modèle économique dominant, ce qui ne fera qu’aggraver les crises environnementale et sociale et alimenter la montée des risques sanitaires ? Par exemple, comment, demain, nourrir dix milliards d’humains en évitant de multiplier les zoonoses et les pertes de biodiversité qui alimentent le transfert à l’homme de pathologies virales émergentes ?
Enfin, la troisième question est en réalité antérieure à la crise, même si celle-ci la met plus ouvertement en lumière. Elle porte sur la logique de la santé publique et la logique du système de soins. Ces deux logiques sont différentes. La logique du système de soins est celle du serment d’Hippocrate et de la couverture maladie universelle, dont nous avons la chance en France qu’elle soit garantie par notre système de Sécurité sociale. On donne la priorité aux personnes les plus vulnérables et les plus malades. Cette logique hippocratique est égalitariste. La logique de la santé publique est autre : il s’agit d’avoir le maximum de résultats de santé pour la population collectivement sous la contrainte des ressources dont on dispose. Poussée à l’extrême, cett e logique « populationnelle » a pu inciter certains pays (Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède) à vouloir choisir, au moins dans un premier temps, la solution de l’immunité dite « de groupe » face au Covid-19. On minimise les eff ets négatifs de l’épidémie sur la population même si on a une surmortalité en particulier chez les personnes âgées. Mais le prix à payer serait catastrophique en termes épidémiologiques, sociaux et éthiques. La réponse française a été, bien sûr, de refuser une telle démarche avec le recours à un confi nement généralisé d’une durée sans précédent pour permett re au système de soins de prendre en charge les cas graves et de continuer à fonctionner sans être obligé de « trier » les patients. Une véritable gestion des crises doit permett re de mieux concilier ces deux logiques. La Corée du Sud et l’Allemagne l’ont fait en mett ant en oeuvre un dépistage massif, un isolement des patients att eints et une prise en charge thérapeutique. En France, nous n’avions pas forcément les moyens pratiques d’appliquer d’emblée une telle stratégie à large échelle (encore que l’IHU Méditerranée Infection de Marseille, quoi qu’on pense par ailleurs des polémiques suscitées par le traitement systématique hydroxy chloroquine/azithromycine qu’il propose, y soit parvenu). Mais nous avons aussi théorisé ce manque de moyens. Nous avons adapté les objectifs aux moyens, mais nous aurions dû fixer des objectifs de lutte notamment en matière de tests ou de masques, tout en reconnaissant que nous n’avions pas au départ les moyens pour les atteindre et, dans l’attente d’y parvenir, fi xer des priorités claires d’utilisation. Je suis complètement d’accord avec les remarques de William Dab, ancien directeur général de la santé : en réalité, la gestion d’une crise sanitaire n’est pas seulement un problème biomédical mais aussi un problème de logistique. Dans la gestion en France de l’épidémie, il y a eu une sousestimation du caractère essentiel de la dimension logistique. Il semble, fort heureu sement, que les pouvoirs publics en prennent conscience ce qui sera décisif pour une bonne gestion du dé confi nement et pour éviter un rebond de l’épidémie.
BIO EXPRESS
1984
Thèse de sciences économiques (université Paris 1)
DEPUIS 1995
Professeur d’économie de la santé à Aix-Marseille
Université (Bouches-du-Rhône)
2017-MARS 2020
Président de l’Alliance nationale de recherche des
sciences de l’environnement (AllEnvi)
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