« Les tests antigéniques seront toujours utiles »

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Publié le 30 janvier 2021
Par Magali Clausener
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Dominique Costagliola, spécialiste du virus du sida et directrice adjointe de l’Institut Pierre-Louis d’épidémiologie et de santé publique (IPLESP), a, dès janvier 2020, mis son expertise au service de la lutte contre le Covid-19. A ce titre, elle a reçu le grand prix de l’Inserm 2020. Elle fait le point sur les tests de dépistage du Sars-CoV-2.

La campagne vaccinale contre le Covid-19 a débuté. Les tests RT-PCR et antigéniques sont-ils encore utiles ?

Les tests seront toujours utiles, car il faudra toujours diagnostiquer les cas. Même lorsque nous aurons atteint l’immunité grégaire, si nous y arrivons, il pourrait y avoir des foyers ici ou là et il faudra toujours être capables de diagnostiquer les cas rapidement.

Les résultats des tests permettent de calculer plusieurs indicateurs comme le nombre de nouveaux cas, le taux d’incidence, etc. Comment interpréter ces indicateurs ?

Déjà, on ne peut jamais analyser un indicateur tout seul. Il faut regarder la combinaison de tous les indicateurs pour parvenir à une idée précise. A titre individuel, le test permet de réaliser un diagnostic et c’est important. Au niveau collectif, l’interprétation des taux d’incidence et de positivité doit se faire à la lumière du nombre de tests. Avant les fêtes de fin d’année, beaucoup de tests ont été effectués, mais ce n’était pas chez des gens spécialement à risque : ils voulaient juste être rassurés avant les rencontres familiales. Il faut donc regarder l’ensemble des tests et surtout surveiller le délai de rendu des résultats mais aussi au bout de combien de jours de symptômes les gens ont été testés. Ce sont vraiment des éléments importants pour pouvoir se livrer à une interprétation de l’évolution de la situation.

Les chiffres quotidiens sont inintéressants. Ils n’ont aucun sens puisque cela dépend des données qui ont été ou non remontées. Donner les chiffres au quotidien, c’est donner le sentiment que l’on suit la situation. Je ne les regarde pas. Je ne surveille que le bulletin hebdomadaire de Santé publique France dont les données de la semaine précédente ne sont d’ailleurs pas encore totalement consolidées. Cela suffit largement pour ne pas dire trop de bêtises sur l’évolution de la situation !

L’arrivée des tests antigéniques a permis de tester plus de personnes. Les tests PCR avec prélèvement salivaire sont utilisés. Mais ces deux tests sont moins sensibles pour les personnes asymptomatiques. Quels sont alors leurs avantages ?

Les tests salivaires sont comme les tests antigéniques. On sait que le test antigénique va être positif en cas de forte charge virale. Quelqu’un au résultat négatif pourrait être en réalité positif sans que l’on soit capable de le détecter, parce que son infection est très récente ou qu’elle évolue depuis plusieurs jours. Le message donné aux gens négatifs avec un test antigénique n’est pas le même que celui délivré aux personnes qui ont obtenu un test PCR négatif. C’est un point dont il faut bien se rappeler. Nous allons être dans la même situation avec les tests salivaires, qui vont bien marcher chez les gens symptomatiques, mais dont les résultats négatifs chez les gens asymptomatiques seront plus difficiles à interpréter. Pour autant, ces tests salivaires vont être très contributifs, car ils permettent de tester beaucoup plus, notamment pour examiner rapidement une situation particulière, un cluster par exemple. Cela va permettre de faire rapidement le tour du problème. Au niveau individuel, les tests salivaires sont moins efficaces, mais au niveau collectif, leur facilité d’utilisation permet de compenser cet aspect.

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Les faux négatifs ne biaisent-ils pas les indicateurs ?

Les nouveaux cas sont en fait des nouveaux diagnostics. On voit bien que tout le monde ne se fait pas tester, y compris les gens qui ont développé des symptômes. Il est vain de croire que l’on va diagnostiquer l’ensemble des personnes infectées. Au niveau individuel, ce n’est pas parfait, mais en matière de santé publique, on gagne à réaliser beaucoup de tests.

Depuis le début de l’épidémie, on parle de « supercontaminateurs ». Qu’en est-il ?

Je ne sais pas bien si ce sont les personnes ou les circonstances qui sont supercontaminantes. Par exemple, la réunion évangélique de Mulhouse a été une circonstance de surpercontamination, mais il n’y avait pas forcément une personne qui était un supercontaminateur. Cela ne signifie pas que les supercontaminateurs n’existent pas, mais c’est plus complexe que cela. Pour être contaminateur, il faut excréter du virus et être en contact avec des personnes. Un très faible excréteur de virus qui passe toute la journée sans masque à proximité d’autres personnes contaminera beaucoup. Vous aurez finalement plus de transmissions que par un fort excréteur isolé. La contamination est le produit de plusieurs éléments.

Mais ne devrions-nous pas faire du rétro-tracing ?

Nous sommes dans une phase où le nombre de cas est tel qu’il est difficile de réaliser du rétro-tracing. Cela marche lors d’une circulation basse du virus. Des pays comme l’Australie ou la Nouvelle-Zélande ont confiné et lorsque la circulation du virus est basse, dès qu’ils repèrent un cluster, ils claquemurent les gens, font du dépistage massif et se maintiennent dans une situation avec peu de cas. Ces pays sont aussi des îles, il est plus facile d’y contrôler le virus. Dans notre situation, avec environ 20 000 nouveaux diagnostics par jour, nous n’avons pas les moyens de faire du rétro-tracing efficace et nous n’avons pas non plus les moyens de dire qu’à partir de maintenant notre politique est d’arrêter la circulation du virus. En outre, le rétro-tracing dépend d’une certaine acceptation sociale. Par ailleurs, dans vos contacts, vous ne connaissez pas tout le monde, par exemple les personnes qui étaient dans le magasin où vous êtes allé.

Aujourd’hui, le variant anglais circule en France. Comment jugez-vous la situation ?

Par définition, un virus à ARN opère des mutations quand il se réplique. Celles-ci deviennent dominantes parce qu’elles offrent un avantage sélectif au virus et là elles lui permettent de mieux entrer dans les cellules. Le variant anglais a été isolé pour la première fois au mois de septembre. Il a mis du temps à devenir dominant. On dit qu’il est plus transmissible mais, en fait, il a atteint une zone au Royaume-Uni qui avait été peu touchée. Il s’est beaucoup répandu parce qu’il n’y avait personne d’infecté, personne de protégé. Mais avant d’être dominant, il lui a fallu trois mois. Ce n’est pas si rapide que cela. La situation en France est inquiétante indépendamment du variant anglais. Il y a peu de zones, à part la Bretagne, où le virus n’a pas beaucoup circulé. Est-ce que le variant va devenir rapidement dominant dans ces régions ? Cela n’est pas sûr. Nous ne savons pas. La situation est déjà périlleuse et cela peut être pire si jamais le variant se répand. Mais c’est « si jamais ». Personnellement, je suis plus inquiète de ce qui s’est passé en Afrique du Sud, parce que, dans ce pays, le variant est devenu dominant bien plus rapidement que le variant anglais au Royaume-Uni.

Les pays n’ont jamais autant testé lors d’une épidémie. Quelles leçons en tirer pour les prochaines pandémies ?

Je ne pense pas qu’on puisse tirer des leçons des tests, mais plutôt de la stratégie. En juin, on disait que l’Allemagne faisait beaucoup mieux que nous. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas – l’Allemagne enregistre 1 000 morts par jour -, mais ce n’est ni parce qu’ils sont devenus « mauvais » ni parce que nous sommes devenus « bons ». Nous sommes encore au milieu de la bataille, il est donc vain de tirer des leçons dès maintenant. Il va falloir attendre la fin de la crise et prendre en compte les différences sociodémographiques, des systèmes de soins, culturelles et de diffusion de l’épidémie pour comprendre les résultats.

DOMINIQUE COSTAGLIOLA

Epidémiologiste et biostatisticienne

1975

Maîtrise de physique, université Paris-VI.

1980

Fifteenth Graduate Summer Session in Epidemiology, Minneapolis, Minnesota.

1981

Thèse de doctorat de 3e cycle en biomathématiques, université Paris-VII.

1992-2003

Directrice du service commun de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) « Données épidémiologiques sur l’immunodéficience humaine » à l’hôpital Saint-Antoine, puis à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris.

2003-2004

Directrice de l’équipe mixte de l’Inserm « Epidémiologies clinique et thérapeutique de l’infection à VIH » à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

2005-2008

Directrice de l’unité mixte de l’Inserm 720 « Epidémiologie clinique et traitement de l’infection à VIH » à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

2009-2010

Directrice de l’unité mixte de l’Inserm 943/université Pierre-et-Marie-Curie « Epidémiologie, stratégies thérapeutiques et virologie clinique dans l’infection à VIH » à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

Depuis janvier 2011

Directrice de l’école doctorale Pierre-Louis de santé publique « épidémiologie et sciences de l’information biomédicale » à Paris.