Et si nous dépensions encore plus pour la santé ?

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Publié le 20 juin 2009
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A l’heure où les dépenses de santé sont constamment montrées du doigt, un professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine publie un opuscule* montrant que l’augmentation de ces dépenses est salutaire, voire insuffisante !

Brigitte Dormont explique d’abord que la hausse continue de la part du produit intérieur brut (PIB) consacrée aux dépenses de santé est en fait motivée par la diffusion du progrès médical. « L’idée d’un vieillissement de la population qui nourrira une augmentation sans fin des dépenses de santé est très prégnante et invoquée par tous les responsables politiques, mais elle est basée sur un raisonnement partiel. Selon des modèles construits par l’OCDE, la part des dépenses de santé dans le PIB devrait passer de 7,7 % en 2005 à 12,8 % en 2050 pour l’ex-Europe des Quinze. Sur cette progression de 5,1 points de PIB, seulement 0,7 point serait attribuable aux changements démographiques. » L’économiste va même plus loin : « Imputer toute la croissance des dépenses de santé au vieillissement revient à se contenter de croiser la courbe des dépenses par âge avec les évolutions prévues de la structure par âge de la population. Or, quelle que soit la tranche d’âge considérée, la dépense individuelle de santé était plus élevée en 2000 qu’en 1992. » En outre, une analyse rétrospective française montre qu’entre 1992 et 2000 les dépenses de santé augmentent de 54 % comme suit : + 58 % sont dus aux changements de pratiques, – 10 % à l’évolution de la morbidité et seulement + 6 % aux changements démographiques, dont 3 % à l’augmentation de la taille de la population et 3 % au vieillissement proprement dit.

Le bénéficie santé équivaudrait à 34 % du PIB

Brigitte Dormont va même jusqu’à mettre en évidence l’intérêt de ne pas brider cette croissance ! Pour le prouver, elle utilise le concept de « valeur statistique de la vie », soit la valeur monétaire d’une année de vie, indépendamment des capacités productives de l’industrie, à savoir 100 000 dollars. Cet outil peut choquer, « mais il faut bien comprendre que c’est la seule voie pour mesurer l’apport des dépenses de santé et le comparer avec d’autres productions bien visibles dans le PIB. C’est aussi le seul moyen de rendre explicites les critères utilisés pour la décision publique ».

Une étude réalisée pour les Etats-Unis aboutit ainsi « à une évaluation spectaculaire : entre 1970 et 2000, les progrès en santé et en longévité auraient représenté chaque année un gain égal à 34 % du PIB, soit plus du double des dépenses de santé, qui représentent 15 % du PIB dans ce pays ».

Parvenir au niveau désirable de l’effort consenti aux dépenses

Brigitte Dormont précise toutefois qu’il faut être sans concession sur l’efficacité de ces dépenses : « On pourrait en principe ne responsabiliser que les offreurs de soins, donc les médecins, et, s’ils le faisaient bien, nous n’aurions pas besoin de responsabiliser les patients. Or, en France, les offreurs de soins ont systématiquement gain de cause, à l’instar des discussions qu’il y a eu autour de la loi Hôpital, patients, santé et territoires. »

En lançant ce pavé dans la mare, Brigitte Dormont espère en tout cas ouvrir le débat : « Nous sommes peut-être au seuil d’une période où des progrès médicaux décisifs peuvent résulter de l’accroissement de l’effort en matière de dépenses de santé. Pour qu’une telle évolution soit possible, il faut accepter collectivement l’idée que cette croissance des dépenses peut être conforme à un optimum. […] Il est donc urgent d’organiser en France un débat public sur le niveau désirable de l’effort consenti en faveur de la santé. La focalisation actuelle des discussions sur la barrière infranchissable du niveau des prélèvements obligatoires censure de facto toute réflexion. » Brigitte Dormont appelle au moins au développement d’études confirmant qu’il serait souhaitable de faire encore croître la part de nos dépenses consacrée à la santé.

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* « Les dépenses de santé. Une augmentation salutaire ? », éd. Rue d’Ulm, collection du Cepremap (Centre pour la recherche économique et ses applications), téléchargeable gratuitement en ligne sur http://www.cepremap.ens.fr