Prescriptions multiples : savoir repérer les redondances de traitements

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Prescriptions multiples : savoir repérer les redondances de traitements

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Publié le 19 avril 2026
Par Anne-Gaëlle Harlaut
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[Intervention pharmaceutique] Une personne âgée, beaucoup de médicaments et plusieurs prescripteurs : voilà une association propice aux erreurs de prescription et de dispensation. L’iatrogénie n’est jamais très loin. Mais l’œil avisé du pharmacien sait repérer ces situations à risque. Mise en pratique avec Francesca R., 79 ans.

Le contexte

Inconnue de l’officine, Mme S. présente deux ordonnances pour sa mère Francesca R., qui a emménagé à proximité. Elle explique que cette dernière viendra elle-même lors des prochaines visites, mais, à 79 ans, ce déménagement a été éprouvant et elle doit se reposer. Sa mère a besoin de ses traitements aujourd’hui : elle est diabétique et prend des médicaments « pour sa tension ». Vous remarquez que les ordonnances émanent de deux médecins du centre de santé où Mme R continue d’être suivie.

Ordonnance 1 du Dr T., médecin généraliste au centre de santé du parc

Le 31/03/2026

Francesca R., née le 02/05/1946, 1,62 m, 81 kg

Gliclazide 60 mg : 1 comprimé par jour
Candésartan 16 mg : 1 comprimé par jour
Indapamide 1,5 mg : 1 comprimé par jour
Atorvastatine 10 mg : 1 comprimé par jour
Dulaglutide (Trulicity) 1,5 mg : 1 injection par semaine
Allopurinol 300 mg : 1 comprimé par jour
Dapagliflozine (Forxiga) 10 mg : 1 comprimé par jour

Traitement pour 3 mois

Ordonnance 2 du Dr J., médecin généraliste au centre de santé du parc

Le 13/03/2026

Francesca R., née le 02/05/1946, 1,62 m, 82 kg

Kardegic 75 mg : 1 sachet par jour
Empagliflozine (Jardiance) 10 mg : 1 comprimé par jour

QSP 3 mois

La problématique

Vous repérez immédiatement une redondance entre les prescriptions : la première ordonnance comprend la dapagliflozine (Forxiga), la deuxième l’empagliflozine (Jardiance), deux molécules de la même classe d’antidiabétiques, les gliflozines.

La prise en charge

Pour tenter de comprendre la situation, vous interrogez Mme S.

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Vous : Entre Forxiga et Jardiance, savez-vous lequel prend votre maman ?

Mme S. : Les deux j’imagine, elle m’a dit de bien tout prendre. Heureusement, son diabète semble se stabiliser avec son traitement.

Vous : Savez-vous pourquoi il y a deux ordonnances émanant de médecins différents ?

Mme S : Ma mère a perdu son ordonnance en faisant ses cartons, la secrétaire a réédité son traitement il y a quelques jours. En revanche, je ne sais pas pourquoi les prescriptions proviennent de deux médecins…

Vous demandez la carte Vitale de la patiente et consultez le dossier pharmaceutique : Mme R. a bien reçu Kardegic et Jardiance il y a 1 mois mais pas de trace de Forxiga dans son traitement habituel.

Vous : Quelque chose m’échappe, je ne comprends pas l’association de ces deux médicaments dont le mode d’action est semblable. Je vais appeler le centre de santé pour en savoir davantage.

Mme S. : Très bien, je vais faire une course et je repasse…

Ayant en tête que l’association de deux gliflozines n’est pas indiquée, vous effectuez des recherches en ligne pour en avoir le cœur net. Vos investigations vous mènent au référentiel « Quand et comment utiliser les inhibiteurs de SGT2 ou gliflozines en pratique ? » sur le site de la Société francophone du diabète (sfdiabete.org) : il confirme l’intérêt d’une gliflozine associée à d’autres antidiabétiques pour diminuer conjointement la glycémie et le risque cardiovasculaire, mais nulle part il n’est fait mention de combiner deux gliflozines.

L’appel au prescripteur

La secrétaire étant absente, c’est le Dr J. lui-même qui prend directement votre appel.

Vous : Bonjour, je suis la nouvelle pharmacienne de Mme R. qui est suivie dans votre centre. J’ai sous les yeux deux ordonnances valides, la première que vous avez rédigée contenant Jardiance, la deuxième qui émane de votre confrère contenant Forxiga.

Dr J. : Oui, j’ai bien reçu cette dame il y a environ 1 mois pour un complément d’ordonnance pendant les congés de mon confrère. Mais il devait la revoir et adapter le traitement… Ce n’est pas ma patiente, le plus simple est de voir avec lui. Je transmets le message et il vous rappelle dès qu’il a fini sa consultation.

Puisque ce n’est pas encore l’heure de pointe au comptoir, vous profitez de l’attente pour préciser les risques d’un éventuel surdosage en gliflozine en consultant la base de données publique des médicaments et le site du Réseau français des centres régionaux de pharmacovigilance (rfcpvr.fr).

La résolution

Dix minutes plus tard, le Dr T téléphone. Il pense savoir ce qui s’est passé.

Dr T. : J’ai revu Mme R. au retour de mes congés, j’ai arrêté Kardegic et remplacé Jardiance par Forxiga sur une nouvelle ordonnance que Mme R. a perdue. Je lui ai dit de s’adresser à ma secrétaire pour qu’elle la réédite, elle a dû se tromper et rééditer les 2 dernières ordonnances, y compris celle de mon confrère que je lui avais dit d’arrêter. J’espère qu’elle n’a pas pris les 2 traitements conjointement…

Vous : Non, on ne lui avait pas encore délivré Forxiga. C’est heureux, elle aurait pu avoir des problèmes !

Dr T. : En effet, je vous remercie de votre vigilance. Pouvez-vous ne pas délivrer la deuxième ordonnance, la garder pour éviter toute erreur future et bien lui expliquer de remplacer Jardiance par Forxiga ?

Vous : Oui, je m’en charge.

Vous expliquez la situation à Mme S. et lui demandez, pour plus de sûreté, de rapporter la boîte entamée de Jardiance dès que possible.

Mme S. : Ma mère vous la ramènera demain, c’est plus sûr car je me demande parfois si elle s’y retrouve encore dans tous ses traitements…
Vous : On sera ravi de faire sa connaissance. Si elle a des difficultés avec ses médicaments, on pourra lui proposer un entretien pour en discuter. Comme elle a plus de 65
ans et qu’elle prend plus de 5 principes actifs de façon chronique, elle est éligible à un dispositif spécifique pour l’aider à mieux gérer ses traitements et ses maladies. Je lui en parlerai demain

Après le départ de Mme S., il n’y a toujours pas foule à l’officine ! Vous renseignez immédiatement l’intervention sur la plateforme Act-IP officine* : type de problème coté 8 « Redondance », type d’intervention coté 7 « Arrêt ou refus de délivrer », devenir de l’intervention coté 1 « Acceptée par le prescripteur ». Vous inscrivez dans son dossier de lui proposer un bilan partagé de médication.

Retour sur expérience

Au moment de baisser le rideau pour la pause déjeuner, vous prenez quelques minutes pour discuter de cette intervention particulière avec le reste de l’équipe qui illustre l’intérêt de renforcer la vigilance en cas de prescripteurs multiples. Vous profitez de vos recherches pour interroger vos collègues sur leur connaissance des risques d’une association de deux gliflozines. Vous expliquez ainsi qu’un surdosage n’a pas montré de toxicité particulière mais il augmente le risque d’effets indésirables, notamment d’hypoglycémie (surtout en association avec les sulfamides), d’infections urinaires et génitales liées à la glycosurie et d’hypovolémie (avec un risque d’hypotension et de déshydratation, notamment) en raison de l’induction d’une diurèse osmotique, d’autant plus quand le patient est sous diurétique.

Ce cas s’appuie sur une situation réelle rapportée par la SFPC.

* Les fiches de cotation des interventions pharmaceutiques ainsi qu’une note explicative sont accessibles, après inscription, sur la plateforme Act-IP.

La plateforme Act-IP

La Société française de pharmacie clinique (SFPC) a développé un outil de codification et de documentation des interventions pharmaceutiques (IP), accessible gratuitement sur actip.sfpc.eu. 

Pour plus d’informations, consultez le site de la SFPC, ainsi que le cahier Formation « L’intervention pharmaceutique » paru dans Le Moniteur des pharmacies n°3544 du 11 janvier 2025, rédigé en collaboration avec la SFPC.

QRcode : https://www.lemoniteurdespharmacies.fr/formation/cahiers-formation/cahiers-conseil/intervention-pharmaceutique/