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Rappels de lait infantile : comprendre les alertes et leurs implications en officine
Ces dernières semaines, une série de rappels de laits infantiles liés à une toxine bactérienne a mis en lumière la vulnérabilité d’une filière pourtant strictement réglementée. Composition des préparations, origine des ingrédients, gestion de l’alerte, implication des fabricants : décryptage d’un scandale sanitaire riche d’enseignements pour les pharmaciens.
La liste ne cesse de s’allonger. Depuis le 11 décembre, une dizaine de lots de laits infantiles ont déjà fait l’objet de rappels par plusieurs fabricants, dont les géants Nestlé, Danone et Lactalis, mais aussi de plus petits acteurs comme Vitagermine ou, plus récemment, Popote. En cause : la possible contamination d’une matière première par le céréulide, une toxine bactérienne susceptible d’entraîner des troubles digestifs sévères chez le nourrisson.
Lors d’un point presse tenu le 2 février, le ministère de la Santé a fait état de 11 nourrissons hospitalisés, dont 5 ayant « avec certitude » consommé un lait rappelé – tous étaient « rentrés à domicile » au moment de la communication. Des données qui n’intègrent pas les « deux signalements de décès de nourrissons » qui auraient consommé des laits Nestlé rappelés, et qui « font l’objet d’une enquête judiciaire actuellement ». À ce stade, les autorités sanitaires précisent qu’« aucun lien n’a scientifiquement été démontré » entre la consommation d’un lait retiré du marché et un décès.
Le céréulide, une toxine bactérienne peu connue du grand public
Produit par certaines souches du groupe Bacillus cereus, le céréulide est une toxine bactérienne dite émétique, susceptible de provoquer des vomissements sévères et persistants. « Ces bactéries sont le plus souvent présentes sous forme de spores dans l’environnement », explique Véronique Broussolle, microbiologiste et directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). « Elles peuvent ensuite contaminer les aliments via les matières premières, en particulier celles qui viennent du sol ». Lorsque ces spores rencontrent des conditions favorables, « elles vont germer » et « produire cette toxine dans l’aliment », poursuit la chercheuse. Bacillus cereus constitue ainsi actuellement « un des principaux agents bactériens responsables de toxi-infections alimentaires collectives en France ». Pour autant, « les intoxications alimentaires dues au céréulide sont le plus souvent peu graves », rassure la microbiologiste, qui ajoute que les symptômes émétiques causés par cette toxine sont « surtout dangereux pour les personnes qui ont un système immunitaire faible ; c’est le cas des tout petits enfants qui présentent également un microbiote intestinal encore peu complexifié ».
L’acide arachidonique, l’ingrédient pointé du doigt
Les rappels successifs visent des lots de laits infantiles contenant une matière première spécifique : l’acide arachidonique (ARA), un acide gras poly-insaturé oméga 6 essentiel au développement neurologique et immunologique des nourrissons, rappelle Patrick Tounian, vice-président de la Société française de pédiatrie.
Les laits infantiles « sont essentiellement fabriqués à partir de lait de vache », qui doit « être modifié afin de se rapprocher autant que possible de la composition et, si possible, de la structure du lait maternel », expliquent les chercheuses à l’Inrae, Amélie Deglaire, Sergine Even et Frédérique Pédrono. Ces ajustements portent notamment sur les macronutriments (glucides, protéines), les minéraux (notamment en fer), les vitamines (D et K), ainsi que sur les acides gras essentiels : l’acide docosahexaénoïque (DHA) et l’acide arachidonique (ARA). Si l’ajout de DHA dans les préparations de lait infantile est obligatoire au niveau européen depuis 2020, l’ajout d’ARA, lui, reste facultatif. Pourtant, « chez le nourrisson, l’acide arachidonique est indispensable » car il « intervient dans des mécanismes biologiques fondamentaux », rappellent les trois chercheuses. En réaction à cette décision européenne, 26 experts internationaux en nutrition infantile plaidaient dans la revue The American Journal of Clinical Nutrition pour l’ajout simultané d’ARA et de DHA dans les préparations de lait infantile.
L’ARA est produit industriellement par des procédés de fermentation d’un champignon, le Mortierella alpina, avant d’être intégré dans une huile. « Ces méthodes ne sont toutefois pas exemptes de contraintes, notamment en matière de sécurité microbiologique », soulignent-elles, ce qui impose « des contrôles stricts tout au long du processus ». Si la composition des préparations pour nourrissons est « strictement encadrée par la réglementation européenne », la question de la prévisibilité d’une telle alerte sanitaire mérite d’être posée.
Une alerte retardée
Pour comprendre la chronologie de cette crise, il faut remonter au 10 décembre dernier, date à laquelle les autorités françaises sont informées pour la première fois par Nestlé France de la détection de traces de céréulide dans des laits infantiles produits dans ses usines des Pays-Bas ; une alerte qui aboutira le lendemain au premier rappel de lot en France. « À ce stade, on n’avait aucune raison de penser qu’il s’agissait d’autre chose que d’une contamination au sein de l’usine des Pays-Bas », a assuré le ministère de l’Agriculture le 2 février. En parallèle, le 12 décembre, les autorités italiennes signalent la présence de céréulide dans des laits infantiles via le système d’alerte européen sur la sécurité alimentaire (RASFF), sur la base d’analyses réalisées le 1er décembre. Selon une enquête publiée par Le Monde le 30 janvier, Nestlé aurait pourtant été informé dès la fin novembre de la présence de la toxine et aurait tardé à prévenir les autorités sanitaires.
Début janvier, l’affaire change radicalement d’échelle : la contamination est attribuée à une matière première commune, une huile riche en ARA, utilisée par de très nombreux fabricants de lait infantile dans le monde et produite par Cabio Biotech, une entreprise chinoise spécialisée dans les biotechnologies. Nestlé procède alors au rappel de plus de 800 références de lait infantile dans une soixantaine de pays – dont la France – et d’autres industriels, dont Danone et Lactalis, sont à leur tour concernés par des rappels de lots au cours du mois de janvier.
Abaisser le seuil de sécurité
Du côté des autorités sanitaires, la première communication officielle n’intervient que le 23 janvier en France. Une réaction jugée trop tardive par plusieurs associations, dont l’Association pour la santé des enfants (APS Enfants), qui a vu son recours pour « carence grave de l’État » rejeté le 27 janvier. Dans un avis rendu le 2 février, l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) préconise un abaissement du seuil de sécurité de la céréulide imposé aux fabricants de 0,03 à 0,014 µg par kg de masse corporelle pour les nourrissons. « De ce fait, il faut s’attendre à avoir de nouveaux rappels », a indiqué le ministère de l’Agriculture, qui a également souligné que l’« on ne se dirige pas vers une situation de pénurie ».
Les fabricants de lait infantile face à la justice
Le 29 janvier, l’association Foodwatch a déposé une plainte contre X au côté de huit familles de bébés malades après avoir consommé des laits rappelés. « Les entreprises que nous visons ont fait preuve d’une négligence affolante », explique Ingrid Kragl, directrice de l’information de Foodwatch France. Les infractions visées incluent notamment la mise en danger et l’atteinte à l’intégrité physique des nourrissons, la tromperie aggravée ou le manquement aux obligations de sécurité. « Nous demandons la plus grande fermeté dans cette affaire qui concerne la santé de nourrissons », souligne Me François Lafforgue, l’avocat de Foodwatch et des familles.
Ce n’est pas la première fois que les fabricants incriminés dans cette enquête font face à la justice : en 2023, le groupe Lactalis avait déjà été mis en examen pour tromperie aggravée et blessures involontaires à la suite d’une plainte de Foodwatch, après avoir commercialisé des laits infantiles contaminés à la salmonelle.
En officine : contrôles et conduite à tenir
Dans la gestion des rappels, les pharmacies sont en première ligne : « Nous assurons le “service après-vente”, [afin que] la pharmacie soit vue comme un espace de confiance », souligne Yorick Berger, pharmacien et porte-parole de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), qui pointe toutefois les difficultés auxquelles font face les pharmaciens pour garantir la traçabilité des produits rappelés : « On ne passe pas par un circuit formel aussi précis que celui du médicament ».
La Direction générale de l’alimentation (DGAL) a annoncé avoir réalisé une première vague de contrôles dans « une trentaine » d’officines, dont trois détenaient des produits rappelés en rayons. Ces « contrôles d’effectivité » vont être intensifiés dans les jours à venir. « Plus de 1 000 » sont prévus en pharmacies et dans les grandes surfaces « dans les 15 jours », a précisé le ministère de l’Agriculture, le 2 février. Objectifs : vérifier que l’alerte a bien été reçue, que les produits concernés ont été retirés des rayons et des stocks, et que l’information est correctement mise à disposition des utilisateurs.
Le ministère rappelle que les symptômes d’une intoxication au céréulide « ressemblent à ceux d’une gastro-entérite aiguë », à savoir « des vomissements répétés, susceptibles d’être accompagnés d’une diarrhée et d’une fièvre modérée à élevée ». Le DGS-Urgent du 31 janvier indique également aux parents qu’il n’est pas utile de conserver les boîtes de lait rappelées en l’absence de symptômes évocateurs. En cas d’hospitalisation, le contenant doit être remis à la direction départementale de la protection des populations (DDPP) pour analyse. La Société française de pédiatrie met par ailleurs à disposition une liste régulièrement mise à jour d’alternatives aux laits infantiles retirés du marché sur son site internet.
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