- Accueil ›
- Thérapeutique ›
- Médicaments ›
- Recherche et innovation ›
- Pharmaciens et recherche en soins primaires, décryptage

© Getty Images
Pharmaciens et recherche en soins primaires, décryptage
Longtemps cantonnée au monde hospitalier, la recherche clinique s’étend peu à peu aux soins de ville. Les pharmaciens d’officine sont de plus en plus sollicités pour la production de données en vie réelle, l’évaluation de pratiques ou encore le recrutement de patients pour des essais cliniques. Une évolution discrète mais prometteuse pour la profession.
Face aux transformations majeures du système de santé, marquées par le vieillissement démographique, la prévalence accrue des pathologies chroniques et la raréfaction de l’offre médicale, les soins primaires se positionnent comme un pilier central de l’efficience et de l’accessibilité des parcours de soins. Ils s’appuient de plus en plus sur des modèles collaboratifs dans lesquels des professionnels de santé issus de plusieurs disciplines médicales sont impliqués. L’intégration des pharmaciens, des infirmiers, des travailleurs sociaux et d’autres professionnels paramédicaux devient de plus en plus courante. Cette nouvelle approche vise la production de données en vie réelle, l’amélioration des pratiques professionnelles, et le développement d’une médecine fondée sur les preuves adaptée aux conditions usuelles de soins.
Les limites d’un modèle
Traditionnellement, la recherche clinique relève surtout des centres hospitaliers universitaires. Les essais randomisés contrôlés, menés dans un environnement hautement normé, constituent encore de nos jours le modèle de référence, le gold standard. Pourtant, comme le souligne David Bottigioli, directeur général de l’organisme de recherche clinique de Lyon (Rhône) Lyrec, « ces modèles atteignent leurs limites : peu représentatifs des patients du quotidien, complexes à mettre en œuvre, et déconnectés des enjeux de terrain. À l’inverse, la recherche clinique en soins primaires permet de générer des données avec une représentativité populationnelle et de compléter les essais hospitaliers. Elle a pour objectifs de participer à l’amélioration des soins et à la prévention des maladies en étudiant les pratiques quotidiennes, de réduire les inégalités et disparités de santé, de rendre les données dans le domaine concerné accessibles et pertinentes, et de renforcer la relation patient-praticien dans un parcours de soins souvent complexe ».
Une expertise de proximité
Les soins primaires, porte d’entrée dans le système de santé, offrent une prise en charge de proximité, intégrée, continue, accessible à l’ensemble de la population. À l’interface entre la prévention, le dépistage, la prescription, le traitement initial et l’éducation thérapeutique, les pharmaciens constituent un maillon stratégique du premier recours. D’après le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales de 2016, 97 % des Français disposent d’une pharmacie à moins de 10 minutes en voiture de chez eux. Cette accessibilité, associée à une expertise scientifique et à leur relation de confiance avec les patients, fait du pharmacien un acteur incontournable, y compris dans la recherche. Les associer aux études en soins primaires, c’est capitaliser sur leur expertise de proximité et leur connaissance du terrain.
Au cœur de la relation pharmacien-patient
La recherche s’invite désormais au comptoir, au cœur de la relation pharmacien-patient. Le pharmacien dispose de plusieurs atouts pour y participer. Il voit ses patients régulièrement, parfois plus souvent que leur médecin traitant. Il observe leurs comportements de santé, comme l’adhésion aux traitements, l’automédication, les changements thérapeutiques. Sa formation en pharmacologie, en galénique et en évaluation des risques renforce cette expertise. Il peut aussi collecter des données fiables et continues, telles que les dispensations, les effets indésirables et les retours des personnes qu’il suit. Enfin, il dispose d’un cadre réglementaire reconnu, avec le décret de 2018 autorisant sa participation aux évaluations en vie réelle des médicaments et dispositifs. Ainsi, le pharmacien peut contribuer à documenter les usages, repérer des signaux faibles, évaluer des interventions et, plus largement, produire des connaissances utiles à l’ensemble du système de santé. Lore-Anne Viénot-Trillou, pharmacienne titulaire et fondatrice d’EndoAct France, le premier réseau de pharmacies expertes en endométriose, précise que « le métier de pharmacien est en pleine mutation : son modèle économique doit évoluer vers un accompagnement du patient sur différentes thématiques… Pour arriver à être efficaces, il y a un vrai besoin de protocoliser les actions officinales afin d’être acceptées à la fois par les équipes officinales et les patients. De nouvelles perspectives s’ouvrent ainsi à l’officine dans un contexte rémunérateur, de valorisation des activités pharmaceutiques, dans le souci d’une l’amélioration des soins ».
Usages réels et expériences
L’implication d’un pharmacien en recherche peut prendre plusieurs formes. D’abord, avec les études observationnelles non interventionnelles, qui permettent d’analyser les usages réels des produits de santé, comme la prescription, la dispensation, l’observance ou les effets indésirables, et de générer des hypothèses sur les facteurs influençant la qualité des soins. Elle s’étend aussi aux études interventionnelles, qui visent à évaluer l’impact d’interventions en conditions réelles de soins, selon une approche comparative, souvent randomisée, avec critères cliniques, comportementaux, de jugement… Ils peuvent également participer à des recherches collaboratives en santé publique, notamment dans le champ de la prévention par la vaccination ou le dépistage, ainsi que dans la coordination des parcours de soins liés aux maladies chroniques, à l’oncologie ambulatoire ou à l’iatrogénie médicamenteuse. Enfin, leur rôle peut s’exercer dans les essais cliniques, en suivant des patients inclus dans des expériences de ce type en centre hospitalier universitaire ou en orientant certains d’entre eux dans des essais interventionnels afin qu’ils puissent bénéficier de soins innovants.
L’étude PharmaVaxAuRA
Daniel-Jean Rigaud, pharmacien titulaire et élu de l’union régionale des professionnels de santé (URPS) d’Auvergne-Rhône-Alpes (AuRa), fait le constat que « l’accompagnement des patients via des entretiens pharmaceutiques existe depuis 2013 avec un premier dispositif ciblant les personnes sous antivitamines K (AVK), suivi d’autres sur l’asthme ou les anticoagulants directs (AOD), les entretiens femmes enceintes, ou les bilans partagés de médication. Des études ont révélé que les entretiens d’accompagnement en pharmacie sont efficaces pour augmenter la couverture vaccinale. » Olivier Rozaire, pharmacien titulaire et président de l’URPS, souligne qu’« après l’injection en officine et la prescription par les pharmaciens, le sujet ne peut se conclure que par le développement d’une consultation “entretien vaccinal” afin de faire une recommandation personnalisée au patient ». De ce constat, est né le projet PharmaVaxAuRA. En partenariat avec le laboratoire de recherche Clermont Recherche Management (CleRMa) et le site internet mesVaccins.net, l’URPS pharmaciens AuRA a ainsi lancé en 2024 cette étude, impliquant plus de 100 officines. L’objectif principal est de mesurer l’impact d’entretiens de vaccination personnalisés sur la couverture vaccinale de 5 000 patients de 25 à 75 ans sur une période de 6 à 8 mois. Mais cette étude a également pour objectifs d’évaluer l’utilité, l’utilisabilité et l’acceptabilité des outils associés (système d’aide à la décision vaccinale et Colibri), ainsi que la satisfaction des patients. Ce projet illustre une nouvelle façon de faire de la recherche au cœur de la pratique officinale, avec un impact mesurable sur la santé publique. L’implication des pharmacies participantes est associée à une rémunération. Les résultats de cette étude sont attendus dans les prochains mois, avec la perspective d’intégrer l’entretien vaccination dans la pratique courante.
Manque de temps et de formation
Si les perspectives sont enthousiasmantes, plusieurs obstacles restent à surmonter. Le premier est sans doute le manque de temps. Entre la gestion quotidienne de l’officine, les tensions sur les effectifs et les nouvelles missions, il est difficile de dégager des ressources pour des projets de recherche. Le second frein tient au déficit de formation. La méthodologie, la rigueur scientifique, ou la documentation réglementaire peuvent intimider les pharmaciens qui n’ont pas été formés à la recherche clinique. Enfin, l’absence d’un cadre incitatif et structurant limite l’engagement sur le long terme. L’interprofessionnalité, la coordination territoriale et la reconnaissance réglementaire apparaissent comme les clés pour favoriser l’implication des pharmaciens et favoriser leurs connaissances.
Pour lever ces obstacles, David Bottigioli rappelle que « plusieurs leviers existent : des formations ciblées, courtes, pratiques, intégrées à la formation continue, peuvent y contribuer ; l’accompagnement peut être assuré par des structures régionales, telles que le groupement interrégional de recherche clinique et d’innovation (Girci), ou associatives, comme le Lyrec ; des outils standardisés (questionnaires, plateformes de saisie, guides de bonnes pratiques, etc.) sont également disponibles ; et enfin une valorisation financière et professionnelle réelle constitue un autre levier ».
De nouveaux horizons
La recherche en soins primaires représente une opportunité stratégique pour les pharmaciens d’officine. Plus qu’un champ académique, c’est une nouvelle facette de leur mission de santé publique, tournée vers l’évaluation, l’innovation et l’amélioration des soins. Grâce à leur accessibilité, leur expertise et leur relation de proximité avec les patients, les pharmaciens sont des partenaires légitimes, efficaces et indispensables dans cette dynamique émergente. À condition d’être accompagnés, reconnus et inclus dans les projets dès leur conception, les pharmaciens ont toutes les cartes en main pour devenir des contributeurs essentiels à la recherche de demain.
L’essentiel à retenir
- La recherche clinique, longtemps réservée à l’hôpital, s’ouvre désormais à la ville et implique de plus en plus les pharmaciens.
- Les soins primaires correspondent aux soins de proximité, continus et accessibles, assurés par des professionnels de santé variés.
- Les pharmaciens ont un rôle clé à jouer : prise en compte des usages, recueil de données fiables, participation à des études observationnelles ou interventionnelles, voire au recrutement et au suivi de patients dans des essais.
- Malgré des freins, cette dynamique représente une opportunité stratégique pour valoriser leurs missions et améliorer la qualité des soins.
- Protections périodiques remboursées : quels changements concrets pour l’officine ?
- Vitamine A Dulcis : AbbVie écope d’une sanction de 850 000 euros
- Dix nouvelles classes de médicaments dans le registre des groupes hybrides
- Moderna décroche l’AMM européenne pour mCombriax, premier vaccin combiné grippe-Covid-19
- Biosimilaire : Stelara est désormais substituable
- Médicaments chers : l’addition, s’il vous plaît !
- « Une vie sauvée toutes les huit secondes » : l’Institut Pasteur contre-attaque face à la défiance vaccinale
- Cancérologie : Muriel Dahan veut faire entrer l’officine dans la chaîne clinique
- Les ponts de mai ? On vous explique comment les gérer !
- Vendre et acheter des médicaments n’importe où : ces risques auxquels on ne pense pas





