Sous-traiter la PDA, la bombe qui menace les officines

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Sous-traiter la PDA, la bombe qui menace les officines

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Publié le 24 avril 2026
Par Sana Guessous
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Concentrer la préparation des doses à administrer (PDA) entre quelques pharmacies. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, ce projet d’expérimentation déclenche la colère des syndicats. Ils y voient une menace directe pour les officines rurales et l’indépendance du réseau.

C’est peut-être l’article 51 de trop : la profession a eu vent de ce projet d’expérimentation déposé « par un pharmacien et un acteur extérieur à la pharmacie. Ni les syndicats, ni les unions régionales de professionnels de santé n’ont été consultés sur ce sujet de la sous-traitance de la PDA qui se déroule dans le dos des pharmaciens », dénonce Patrick Raimond, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO) dans les Bouches-du-Rhône. « Cette expérimentation, si elle devait être autorisée, bloquerait la négociation conventionnelle que nous menons sur une rémunération de la PDA pour l’ensemble des officinaux », redoute pour sa part Cyril Colombani, président du même syndicat dans les Alpes-Maritimes.

Le coup de grâce pour les petites officines rurales

D’après les informations parvenues aux syndicats, ce projet de sous-traitance de la PDA prévoit notamment la création d’un plateau technique de production et nécessiterait un financement d’1,5 million d’euros. « Je suppose que l’idée, c’est d’envoyer toute la production et la création de valeur dans une une seule et même pharmacie autre que celles proches des Ehpad. Ces dernières se retrouveraient ainsi à faire les livraisons et les changements de traitement, c’est-à-dire le travail le moins gratifiant et le moins rémunérateur », critique Raphaël Gigliotti, coprésident de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF) dans les Alpes-Maritimes. « Fournir les piluliers aux Ehpad, c’est parfois la dernière bouffée d’oxygène pour une officine en difficulté. On ne peut pas essayer de sauver ces pharmacies à coups d’aides conventionnelles tout en leur retirant une source non négligeable de revenus », assure Patrick Raimond.

Rémunérer les pharmaciens au lieu de sous-traiter

Pour les syndicalistes, la sous-traitance n’a pas lieu d’être si la PDA est dûment rémunérée, comme le réclame la profession depuis une quinzaine d’années. « Expérimenter quelque chose pour éviter de rémunérer les pharmaciens, ce n’est pas acceptable. Nous voulons une cotation et une rémunération pour la PDA, qu’elle soit manuelle ou automatisée », exige Cyril Colombani.

Éviter les dérives de l’hyperconcentration

La sous-traitance des préparations magistrales est l’un des modèles redoutés par les syndicats. « L’activité est concentrée sur quelques acteurs, qui vendent leurs préparations à des prix sans commune mesure avec ceux de la spécialité en rupture d’approvisionnement », affirme Cyril Colombani. « L’ARS pense peut-être pouvoir faire des économies à court terme. Mais à moyen et long terme, c’est contreproductif : si la préparation des piluliers est aux mains d’une poignée d’acteurs, ils peuvent, comme les préparatoires, refuser de produire si les prix ne sont pas assez élevés », abonde Raphaël Gigliotti.

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Le péril d’une généralisation de la dispensation à l’unité

Ce projet d’expérimentation est, pour les officinaux, l’arbre qui cache la forêt : « Qu’est-ce qui nous dit que ce plateau technique ne va pas déboucher plus tard sur la création d’un entrepôt de plusieurs milliers de mètres carrés dans lequel seraient préparés les médicaments à l’unité, comme en Suède ? », redoute Patrick Raimond. « C’est la meilleure façon d’ouvrir les portes de la pharmacie française à Amazon et de promouvoir la vente sur Internet de médicaments, au mépris du conseil, de la prévention contre l’iatrogénie, des missions de santé publique », abonde Cyril Colombani.

Quelle alternative ?

Les représentants de l’USPO se disent prêts à défendre un projet d’article 51 alternatif : permettre aux officines situées à proximité des Ehpad de faire de la PDA une activité économique viable voire rentable. « Avec la même enveloppe, l’ARS Paca pourrait financer des équipements qualitatifs et peu onéreux pour les officines candidates, et rémunérer le temps de travail du personnel. Les Ehpad obtiendraient ainsi leur certification et nous n’aurions pas besoin de sous-traitance », propose le syndicaliste.

Les pharmaciens prêts à faire grève

L’USPO n’écarte pas la grève pour protester contre ce projet, s’il venait à aboutir. « Les pharmacies pourraient arrêter du jour au lendemain de préparer les piluliers », prévient Cyril Colombani. « S’il faut que toutes les officines de la région Paca se mettent en grève, comme lors de la crise des remises génériques, nous le ferons », ajoute Patrick Raimond. 

Le rapport de la Cour des Comptes a ouvert la voie

Dans son rapport de novembre 2025, la Cour des comptes avait relancé le débat sur la dispensation à l’unité. Elle estime que délivrer les médicaments au plus juste peut réduire le gaspillage, limiter les restes inutilisés et diminuer les risques d’automédication inappropriée.

Mais les magistrats écartent une généralisation immédiate : le conditionnement en boîte reste indispensable pour la traçabilité et la sécurisation du médicament, et une bascule massive serait trop coûteuse pour l’industrie comme pour les officines.

La préparation des doses à administrer apparaît alors comme la voie intermédiaire privilégiée. Déjà utilisée pour les patients polymédiqués et en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, elle permet une dispensation individualisée plus sécurisée.

La Cour recommande même d’expérimenter dès 2026 un régime de mutualisation ou de sous-traitance de la préparation des doses à administrer. A l’époque, cette perspective inquiétait déjà fortement les syndicats, convaincus que la priorité n’était pas la concentration de l’activité, mais la création d’une rémunération dédiée pour l’ensemble des officines.

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