Médicaments chers : l’addition, s’il vous plaît !

© Getty Images

Médicaments chers : l’addition, s’il vous plaît !

Réservé aux abonnés
Publié le 28 avril 2026
Par Sylvain Labaune
Mettre en favori

Si les médicaments chers soutiennent actuellement la croissance de la marge officinale, leur délivrance n’est pas sans risque pour les pharmaciens. De l’indu à la fausse ordonnance, la note peut s’avérer salée en cas d’anomalie lors de l’acte et ainsi plomber la trésorerie, en particulier des petites structures. Mais ces spécialités représentent aussi une opportunité, à condition d’avoir les reins solides pour encaisser les risques.

En quelques années, les médicaments chers se sont imposés comme un pilier de l’économie officinale. Toutefois, cette montée en puissance repose sur un paradoxe : ces molécules constituent désormais une part importante du chiffre d’affaires (CA) du réseau, mais restent très marginaux en volume de ventes. « En 2025, les médicaments dont le prix dépasse 468 € ont représenté 43 % du CA de la prescription remboursable, mais seulement 0,5 % des volumes », met en évidence David Syr, directeur général du Gers Data. Le déséquilibre est encore plus marqué avec les médicaments les plus onéreux : « Au-delà de 1 930 €, on tombe à 0,1 % des volumes pour 24 % ou 28 % du CA. » Autrement dit, une part importante de l’activité officinale repose désormais sur un très petit nombre de boîtes délivrées.

Une contribution importante à la progression de la marge

Les données du Gers Data montrent également que la croissance de la marge (régulée remboursable) repose en grande partie sur les médicaments chers. « En 2025, ceux compris entre 150 et 1 930 € ont généré 38 millions d’euros de progression de marge, sur une hausse globale de 82 millions d’euros par rapport à 2024 », détaille David Syr. Quant aux médicaments dont les prix sont supérieurs à 1 930 €, ils ont généré une progression de marge de 13 millions en comparaison avec 2024. « Au total, les médicaments au-delà de 150 € ont contribué à hauteur de 52 millions d’euros sur 82 millions à la progression de la marge régulée en 2025 », résume-t-il.

« Après les vaccins, c’est la plus grosse augmentation de la marge », commente Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF). Les médicaments chers sont de nos jours un relais de croissance important pour l’officine. « Cela tire la croissance du réseau et nous en bénéficions, et ce bien que la marge soit limitée à un maximum de 97,50 €, poursuit-il. D’ailleurs, et j’assiste en ce moment à des réunions sur ce sujet, les pouvoirs publics veulent diminuer la marge sur les produits chers. Or, moi je dis non, c’est hors de question car c’est la seule chose qui augmente. »

Toutefois, la forte participation des médicaments chers à la progression de la marge des officines est « essentiellement due aux produits situés entre 150 et 1 930 €, et non aux médicaments au-delà de 1 930 €, nuance Thomas Morgenroth, professeur en droit et en économie pharmaceutiques à l’université de Strasbourg (Bas-Rhin). Or, si dans la pratique on peut considérer les produits entre 150 et 1 930 € comme des médicaments chers, la réglementation qualifie comme tel uniquement ceux au-delà de 1 930 €, car ce sont eux que l’on peut écarter du calcul du CA pour évaluer le nombre de pharmaciens au comptoir. »

Publicité

Mais une rentabilité qui reste faible

Bien que les médicaments chers pèsent lourd dans le CA, tout en contribuant fortement à la marge, leur rentabilité reste paradoxalement limitée. En cause, le mode de rémunération des pharmaciens, fondé sur la marge dégressive lissée (MDL), qui plafonne à 97,50 € sur les médicaments au-delà de 1 930 €, et ce quel que soit le prix de la boîte. Résultat ? Plus le médicament est cher, plus la part de marge rapportée à son prix diminue. Un produit à plusieurs milliers d’euros ne génère donc qu’une rémunération faible, ce qui réduit mécaniquement sa rentabilité pour l’officine. Ensemble, ils gonflent donc le CA sans améliorer dans les mêmes proportions le résultat économique. « Ainsi, si les médicaments chers – au sens de la réglementation – pèsent lourd en valeur, leur rendement reste, dans les faits, très limité », analyse Thomas Morgenroth, évoquant les spécialités au-delà de 1 930 €.

En valeur, les médicaments chers dégagent, par exemple, moins de marge que les honoraires (47,6 %), les génériques (30,1 %) et les médicaments dont le prix hors taxes est inférieur à 150 €, selon les statistiques du cabinet AdéquA. « Dans mon officine, les médicaments de plus de 1 930 € représentent 11 % de mon CA mais seulement 1 % de ma marge, témoigne Antonin Bernard, titulaire à la pharmacie de Loyettes dans l’Ain et coprésident de la FSPF Rhône-Alpes. Aucun produit ne me rapporte autant en CA pour si peu de marge. »

Ce déséquilibre entre CA et marge a d’ailleurs des conséquences patrimoniales, car la valeur de l’officine est surestimée artificiellement. « Je serai obligé d’enlever ces produits chers pour valoriser mon officine le jour où je vendrai. Nous avions l’habitude de valoriser une pharmacie en fonction du CA. Là, même à 80 % du CA, cela ne voudrait plus rien dire », explique Antonin Bernard. « Toutefois, si les taux de marge sont très faibles, les médicaments chers représentent quand même une petite part de ma marge et je ne me vois pas m’en passer », reconnaît le titulaire.

La principale source d’inquiétude : l’indu

Pour les professionnels interrogés, l’enjeu n’est pas tant la rentabilité des médicaments, ni même le besoin en fonds de roulement. Dans la plupart des cas, les délais de paiement accordés par les grossistes sont supérieurs à ceux de remboursement par l’Assurance maladie, ce qui peut même créer un décalage favorable pour la trésorerie, sauf pour certaines officines fragilisées qui doivent régler leurs fournisseurs comptant. Non, le point sensible demeure plutôt le risque associé à la délivrance elle-même des médicaments onéreux. La menace est protéiforme : erreur de prescription, fausse ordonnance, rupture de la chaîne du froid, patient qui ne vient pas récupérer son traitement, boîte détériorée… Et surtout, risque d’indus, la principale source d’inquiétude : la pharmacie délivre le médicament et perçoit le remboursement, puis, à la suite d’un contrôle, l’Assurance maladie estime qu’il y a une anomalie et réclame la restitution totale ou partielle des sommes versées. Ce contrôle a posteriori engendre une pression financière disproportionnée sur l’officine au regard de la rémunération perçue.

« Nous gagnons 97,50 €, mais nous prenons parfois un risque de 20 000 €. C’est énorme pour une pharmacie de petite taille comme la mienne, déplore Antonin Bernard. C’est inadmissible. Aucune entreprise ne peut prendre de tels risques financiers ! » « Une pression constante pèse sur ces délivrances », abonde Delphine Lemonnier, titulaire à Dinard (Ille-et-Vilaine). « Entre les validations parfois tardives, la coordination imparfaite avec l’hôpital et le risque d’un rejet ultérieur par l’Assurance maladie, nous sommes obligés de tout vérifier trois fois lors de la facturation. Cela nous prend plus de temps et la moindre erreur peut nous coûter cher », témoigne-t-elle.

À ce risque s’ajoute celui, plus discret mais tout aussi pénalisant, de la perte sèche. « Lorsqu’un traitement très coûteux est commandé et que le patient ne vient pas le récupérer, l’officine peut se retrouver avec un médicament invendable sur les bras qui ne sera pas nécessairement repris par le grossiste », souligne Thomas Morgenroth. Dans ce cas, le manque à gagner peut atteindre plusieurs milliers d’euros et annuler en un instant toutes les marges réalisées sur ce type de produit. « Les marges sont alors absorbées, voire dépassées par la perte », résume l’économiste.

En outre, la profession alerte sur l’importance des pratiques frauduleuses. « Or, en cas d’ordonnance falsifiée ou volée par un patient, l’indu reste à la charge de la pharmacie, alors même que le pharmacien en est victime, déplore Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO). C’est totalement injuste et nous demandons la généralisation de l’e-prescription pour garantir la sécurité. »

Finalement, tous ces risques accentuent les inégalités entre officines. « Les pharmacies qui disposent d’une trésorerie solide peuvent les absorber, contrairement aux structures plus fragiles, pour lesquelles un seul incident peut suffire à compromettre leur stabilité économique », ajoute Thomas Morgenroth.

Une lecture biaisée du marché

Au-delà de la capacité à gérer ce facteur risque, l’USPO pointe également un déséquilibre plus structurel lié à la montée en puissance des médicaments chers. « Actuellement, nous observons une hausse des remboursements de médicaments en valeur, de l’ordre de 10 %, alors que les volumes diminuent », souligne Pierre-Olivier Variot. Ainsi, la croissance du marché est désormais essentiellement tirée par les plus coûteux. Or, pour le syndicat, cette évolution alimente une lecture biaisée : « On nous dit que les dépenses de médicaments dérapent, mais en réalité, ce ne sont pas les médicaments qui dérapent : ce sont les médicaments chers, insiste Pierre-Olivier Variot. D’ailleurs, certaines pharmacies en difficulté financière ne peuvent plus avancer les fonds nécessaires pour ces traitements tellement ils sont devenus coûteux », ajoute-t-il. Selon lui, cette tendance s’explique en partie par un transfert progressif de certaines prises en charge des établissements de santé vers la ville. « Quand ces traitements sortent de l’hôpital, ils apparaissent mécaniquement dans les dépenses de ville, ce qui donne l’impression d’une hausse, alors qu’il s’agit en réalité d’un déplacement des coûts. »

Par ailleurs, les médicaments chers ne refléteraient pas la réalité économique du milieu officinal. « Ils donnent une vision en partie tronquée du réseau, estime David Syr. Si les produits chers pèsent fortement dans la croissance de la marge, cette activité est très inégalement répartie sur le territoire. » Car, contrairement aux médicaments à bas prix diffusés dans l’ensemble du réseau, ces spécialités restent concentrées dans certaines officines. « Soit vous en délivrez, soit vous n’en délivrez pas. Et parfois, vous en possédez beaucoup, résume le directeur général du Gers Data. Cela peut créer des effets de trésorerie en dents de scie en fonction de l’implantation des officines. »

Un transfert de la gestion du risque vers l’officine

Plus largement, pour Thomas Morgenroth, les tensions actuelles autour des médicaments chers sont précisément le résultat du transfert progressif de la gestion du risque depuis l’hôpital vers l’officine, évoqué par Pierre-Olivier Variot, sans réels moyens de protection. « Alors que la sortie de la réserve hospitalière a permis une facilité d’accès au traitement, elle s’est également traduite par une délégation du risque et des coûts liés à ce type de produit, sans prévoir de mécanismes de compensation », analyse l’économiste. Sur ce point, Antonin Bernard suggère notamment que l’officine ne porte plus seule la responsabilité logistique en facturant un forfait ou un honoraire pour les médicaments au-delà de 1 930 €. « Notre risque financier se limiterait donc à ce forfait. Et si j’ai cette garantie, je suis même prêt à réduire ma marge sur les produits chers pour gagner en tranquillité d’esprit. »

Ainsi, les médicaments chers peuvent être un levier économique important pour l’officine en participant à la progression de la marge nationale, mais leur délivrance comporte de nombreux risques bien réels qui pèsent presque entièrement sur les pharmaciens. Finalement, ces produits sont, dans la situation actuelle, une opportunité pour les pharmacies capables financièrement et logistiquement d’encaisser ces risques, tandis qu’ils peuvent être une source de tension permanente pour les officines plus petites ou plus fragiles.

À retenir

Les médicaments chers concentrent une part massive du chiffre d’affaires (jusqu’à 43 %) pour des volumes infimes (0,5 %). Cela traduit une économie officinale de plus en plus dépendante de quelques délivrances.

Ils constituent actuellement un moteur majeur de la progression de la marge, avec 52 millions d’euros sur 82 millions de croissance en 2025, mais essentiellement sur les segments intermédiaires (150 à 1 930 €).

Leur rentabilité reste structurellement faible en raison du plafonnement de la marge à 97,50 €, ce qui gonfle le chiffre d’affaires sans améliorer proportionnellement le résultat économique.

Le principal enjeu n’est pas économique mais financier, en raison du risque d’indu ou de fraude qui peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Cette exposition au risque accentue les inégalités entre officines, car les structures les plus solides peuvent absorber les aléas, tandis qu’une seule erreur est susceptible de fragiliser durablement les plus petites.