La menace s’étend

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Publié le 11 mars 2006
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Selon l’Organe international de contrôle des stupéfiants, de plus en plus de médicaments sont vendus illégalement sur Internet. Son rapport 2005 est un véritable signal d’alarme contre ce qu’il est convenu de nommer des cyberpharmacies.

Fentanyl, méthadone, codéine, amphétamine, pentazocine, bromazépam, diazépam, témazépam… Tous ces médicaments, qui font pourtant l’objet de contrôles internationaux très stricts, sont en vente libre sur Internet. On peut les trouver sur des sites de pharmacies illicites dont vous avez peut-être déjà reçu la publicité par le biais de « spams », ces e-mails qui s’immiscent dans votre boîte aux lettres électronique. Une activité en plein boom qui se joue des frontières et des ordonnances et que dénonce aujourd’hui l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS). Selon lui, le trafic international de ces substances a explosé ces cinq dernières années.

Des sites passe-frontières.

« Compte tenu du caractère très volatil et souple du marché des cyberpharmacies, il est difficile d’évaluer de manière rigoureuse l’étendue du problème », écrit pourtant l’OICS. C’est que grâce à Internet, les pharmacies illicites fonctionnent depuis n’importe quelle région du globe et peuvent changer très facilement de lieu. Jouant à passe-frontières, les sites web sont parfois mis en ligne puis transférés au cours de la même semaine pour échapper aux contrôles. Mais les ventes en ligne génèrent un trafic postal important et les saisies réalisées un peu partout dans le monde donnent une bonne indication de l’activité des cyberpharmacies. Selon le rapport, elles effectueraient bien plus d’opérations qu’une officine traditionnelle. Certaines réaliseraient en moyenne, chaque jour, 450 opérations de ventes de médicaments normalement délivrés sur prescription dont 95 % porteraient sur des substances sous contrôle international. Aux Etats-Unis, le volume de vente d’un site illicite pour les seuls diazépam et hydrocodone a atteint 6 millions de doses par an. L’activité y générerait plusieurs centaines de millions de dollars. A Bangkok, en Thaïlande, les autorités ont saisi en 2004 plus d’un demi-million de comprimés et gélules de diazépam. Les quantités saisies allaient de 28 comprimés (1 boîte) à 40 000 comprimés.

« Si les cyberpharmacies illicites desservent tous les pays, la majorité de leurs clients sont toutefois des habitants des Etats-Unis ou des pays européens », souligne le rapport. Si monsieur Tout-le-monde est parfois client, ce n’est pas les prix pratiqués qui l’attirent. Les substances proposées sont vendues à des prix parfois 18 fois plus cher que dans les officines traditionnelles. Dans la plupart des cas, le médicament acheté par ce biais est détourné de son usage et l’essentiel des ventes va alimenter des trafics organisés.

Soupçons sur des laboratoires et des officines.

Mais d’où viennent les médicaments mis en vente sur ses sites Internet ? Une partie des substances proposées provient du détournement de spécialités licites : vols dans les usines, chez les grossistes, exportations détournées… Plus grave, l’OICS soupçonne plusieurs laboratoires pharmaceutiques de mener des activités commerciales et de fabrication à la fois licites et illicites. « Cette pratique qui consiste, pour une entreprise, à exercer des activités légales et illégales (au « guichet » et à l' »arrière-guichet ») n’est pas seulement le fait des entreprises manufacturières et se retrouve également au niveau de la vente de détail, à savoir dans les pharmacies. »

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Un pharmacien récemment radié à vie par le conseil régional des pharmaciens d’Ile-de-France, notamment pour abus de confiance et vols, surcharges et rajouts sur les ordonnances, est également poursuivi au pénal parce que les inspecteurs de la pharmacie ont retrouvé dans son officine un carton en partance pour le Royaume-Uni. Il contenait quelque 150 boîtes de Risperdal et Tanakan. L’officinal n’a pu produire de facture et il a été démontré que le carton en question avait été volé dans l’entrepôt d’un dépositaire.

L’autre partie des substances vendues illégalement sur Internet est fabriquée à partir de matières premières soit détournées, soit frauduleuses. « Les clients de cyberpharmacies illicites doivent savoir que leurs chances de s’y procurer un produit authentique sont faibles », prévient l’OICS, tout comme l’Afssaps (lire encadré ci-dessous). On estime qu’aux Etats-Unis la moitié seulement des internautes clients des cyberpharmacies illicites reçoit le produit original. Récemment, les autorités suédoises ont signalé l’apparition de comprimés de Rohypnol de contrefaçon fabriqués à partir de matières premières illicites chinoises. L’OICS met également en garde contre les sites qui proposent des consultations en ligne : « Cette procédure ne donne lieu à aucune relation médecin-patient digne de ce nom mais sert d’écran à des opérations illicites. »

Face à la gravité de la situation, l’OICS invite tous les Etats à coopérer entre eux pour mettre en place des législations destinées à lutter contre ce phénomène. Il cite en exemple un projet de loi américain prévoyant que les cyberpharmacies seront notamment tenues d’afficher sur leur site des informations permettant d’identifier l’entreprise, le pharmacien et le médecin qui y sont associés. Il sera interdit de vendre ou de délivrer un médicament de prescription sur la seule base d’un questionnaire en ligne et les autorités pourront fermer un site malhonnête où qu’il se trouve dans le pays. La France n’en est pas encore là.

L’avertissement de l’Afssaps

– En janvier dernier, l’Afssaps a diffusé une mise en garde contre l’utilisation des cyberpharmacies : « L’achat sur Internet d’un médicament normalement obtenu sur prescription médicale favorise le risque de mauvais usage. Ce médicament n’est pas forcément adapté, il peut être contre-indiqué ou provoquer des interactions médicamenteuses dangereuses pour la santé. Les informations fournies sur les sites Internet sont le plus souvent incomplètes et mentionnent rarement l’ensemble des indications, contre-indications et précautions d’emploi. »

L’Afssaps alertait également sur les mauvaises qualités et conditions de conservation des médicaments achetés sur Internet, sur leur possible contrefaçon et le charlatanisme des allégations de santé des cyberpharmacies illicites.

A retenir

– Aux Etats-Unis, les sites illicites généreraient plusieurs centaines de millions de dollars.

– Certains médicaments sont vendus 18 fois plus cher que dans une officine classique.

– La moitié seulement des clients américains des cyberpharmacies illicites reçoit le produit original commandé.

– vols, détournements et contrefaçons pourvoient une grande partie des substances proposées sur le Net. Certains labos et officines approvisionnent également ces sites.

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