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Groupements : les mutations structurelles de 1968 à nos jours
Le rôle des groupements pharmaceutiques français, d’abord pensé comme des centrales d’achat, a finalement évolué vers celui de partenaire stratégique. Cette trajectoire est la marque d’un secteur en constante évolution, où la logique économique a laissé place aux services.
Si l’on jette un œil dans le rétroviseur, on constate à quel point le paysage des groupements pharmaceutiques a profondément évolué au fil des décennies. Le concept a véritablement émergé à la fin des années 1960, avec la création de la coopérative Giphar en 1968. PharmaVie a suivi en 1983, puis Pharmactiv en 1989, avant l’arrivée de PHR (Pharmacie référence groupe) en 1991. « Historiquement, l’intérêt principal d’un groupement reposait sur la mutualisation et la négociation des achats », rappelle Michel Dailly, directeur général de Wellpharma.
L’objectif était clair : peser davantage dans les négociations pour obtenir de meilleures conditions tarifaires auprès des laboratoires, une stratégie déjà éprouvée dans d’autres secteurs. « Le nombre de groupements a ensuite explosé entre les années 1990 et 2000, notamment sous l’impulsion des répartiteurs qui ont lancé leurs propres structures », observe Alain Berthaud, président d’Activ’ Pharma Conseil.
L’écosystème officinal n’a pas cessé de s’étoffer
Mais cette logique purement économique n’a, à terme, plus suffi à répondre aux besoins grandissants des officines. « À partir des années 2010, les groupements ont commencé à basculer vers les services », indique Alain Berthaud. La dynamique servicielle s’est ensuite fortement accélérée entre 2019 et 2020, portée par la crise sanitaire et l’essor de la digitalisation. « Les négociations commerciales restent évidemment importantes, notamment dans un contexte économique tendu. Mais les structures qui se sont uniquement construites autour de quelques accords commerciaux ne répondent plus aux attentes actuelles des pharmaciens », remarque Michel Dailly (Wellpharma).
Achats, marketing, formation, logistique, outils digitaux, marques propres… L’écosystème officinal s’est considérablement enrichi. « Il est très difficile pour un pharmacien isolé de tout gérer seul. Sans accompagnement, un titulaire n’a souvent ni le temps ni les ressources pour le faire », observe Laurent Keiser, directeur de la stratégie d’Healthy Group, la maison mère du groupement Aprium. Dans ce contexte, les attentes des pharmaciens vis-à-vis de leur groupement ont évolué.
« À présent, les pharmaciens attendent bien plus qu’un simple levier d’achat : ils veulent des services digitaux, un soutien marketing, des conditions commerciales compétitives, mais aussi un accompagnement concret pour leurs équipes », détaille Gilles Unglik, directeur général opérationnel chez Giropharm. Illustration de cette évolution : Giphar dispose par exemple de quatre plateformes logistiques. « Ce maillage permet de livrer rapidement les officines du réseau, leur faisant ainsi gagner un temps précieux dans la réception et le traitement des commandes, tout en améliorant leur trésorerie », précise Benoît Le Gavrian, président de la coopérative Giphar.
Une course aux rachats
Cette montée en puissance des services s’accompagne parallèlement d’un mouvement de consolidation. Il a été amorcé dès 2017 avec l’acquisition de Forum Santé par Univers Pharmacie. Leadersanté a poursuivi cette dynamique en 2018 en rachetant Côté Pharma, puis en intégrant Groupapharm en 2020. Longtemps marginales, ces opérations se sont intensifiées à partir de 2021. En 2024, Giropharm a frappé fort en s’emparant d’Apothera. « Nous restons ouverts aux opportunités, mais notre priorité actuelle est l’intégration réussie d’Apothera. L’enjeu est de fédérer nos adhérents autour d’un projet commun », déclare Gilles Unglik.
À ce jour, Giropharm regroupe environ 1 800 officines, incluant 700 coopérateurs historiques et environ 1 100 adhérents Apothera. Hygie31 affiche également une ambition forte, avec sept rapprochements stratégiques menés en trois ans : Pharmacorp, Elsker, Magdaléon, Quartz, RPM, P&P et Pharm’Auvergne. « D’ici la fin de l’année, nous devrions atteindre 1 800 officines, soit 10 % du parc français », révèle Hervé Jouves, président d’Hygie31.
Leadersanté n’est pas en reste. Après s’être rapproché de Norpharma et Today, le groupement prévoit encore des acquisitions dans les semaines à venir. « D’ici la fin de l’année, nous aurons mené à bien cinq opérations », confie son cofondateur, Alexis Berreby. De son côté, Evecial a intégré, en septembre dernier, Pharmidée, qui vient renforcer un réseau déjà composé de sept groupements (Boticinal, Officinal by Boticinal, Ceido, Be Pharma, Dynamis, FlexiPlus Pharma et Solipharm). Si Giphar est resté en retrait sur le plan des acquisitions, la coopérative semble désormais prête à entrer dans la course. « Nous sommes en ordre de marche pour devenir un acteur significatif de la consolidation du secteur. Nous en avons à la fois les moyens financiers et les ressources logistiques », affirme Benoît Le Gavrian.
L’enseigne s’installe doucement mais sûrement
Bien que proposées depuis plusieurs années, les enseignes peinent encore à s’ancrer dans le paysage officinal. C’est à la fin des années 1980 que ce concept a émergé, avec PharmaVie en pionnier sur ce terrain. « Depuis dix ans, les groupements se sont nettement professionnalisés. Ils ont développé une véritable vision stratégique, avec une logique d’enseigne structurée. Aujourd’hui, chaque grand groupement s’appuie sur une enseigne principale », constate Alexis Berreby (Leadersanté). Actuellement, 37 % des officines sont sous enseigne, avec une progression régulière d’environ 1 point par an depuis trois ans, selon l’observatoire LPC (l’observatoire des groupements et des enseignes). « Cela montre une dynamique positive, même si la maturité globale de l’enseigne n’est pas encore totalement atteinte », analyse Alain Berthaud (Activ’ Pharma Conseil).
Son développement reste freiné par plusieurs facteurs, notamment la volonté d’indépendance de certains titulaires ou encore l’adhésion des équipes officinales. Par ailleurs, la croix verte reste l’emblème officiel des pharmacies françaises, protégé juridiquement depuis 40 ans. Seuls les pharmaciens inscrits à l’Ordre sont autorisés à l’utiliser. Certains professionnels se contentent donc de cette signalétique traditionnelle et peinent à percevoir l’intérêt d’un dispositif plus structurant.
« Cela dit, on observe une évolution notable du côté des consommateurs qui commencent à s’habituer aux enseignes, reconnaissent les vitrines, utilisent les cartes de fidélité », constate Alain Berthaud. Les réflexes liés à l’enseigne s’installent peu à peu dans les habitudes des clients. « Je suis convaincu que le développement des enseignes va s’intensifier, car il s’inscrit dans l’évolution naturelle du rôle des groupements dans le monde de la pharmacie », indique Michel Dailly (Wellpharma).
Un paysage morcelé
Bien que les opérations de rachat se multiplient dans le secteur, le paysage officinal français reste très fragmenté, avec une centaine de groupements (régionaux ou nationaux, fédérations ou coopératives, etc.), qui répondent à la diversité des typologies de pharmacies : officines de centre commercial, de centre-ville, de quartier, de bourg ou rurales. Les opérations de rachat se distinguent des fusions-absorptions classiques, où l’entité acquéreuse se substitue à la société achetée.
On observe plutôt l’émergence de modèles en constellation : les groupements rachetés conservent leur identité propre et leur mode de fonctionnement, sans être pleinement absorbés par le groupe acquéreur. C’est notamment le cas au sein d’Hygie31, où coexistent l’enseigne nationale Pharmacie Lafayette et plusieurs groupements régionaux, chacun préservant son ADN.
De même, Evecial s’appuie à la fois sur son enseigne Boticinal, son groupement d’indépendants Ceido et sur un réseau de groupements régionaux récemment rassemblés au sein d’une nouvelle structure baptisée Santécial. Dans ce contexte, l’uniformisation des offres apparaît inadaptée. Beaucoup de groupements optent ainsi pour des modèles hybrides, mêlant concepts d’enseigne et formules plus souples, pensées pour les pharmaciens indépendants.
Certains s’orientent vers le développement de services de santé, d’autres adoptent un positionnement plus commercial. « Notre rôle, en tant que groupement, est d’accompagner les différents profils d’officines et de leur proposer des solutions adaptées », souligne Thomas Nepveux, directeur général d’Evecial. Le véritable enjeu reste de fédérer les adhérents autour de valeurs communes tout en répondant, de manière ciblée, aux besoins spécifiques de chaque typologie d’officine. De plus en plus de groupements misent d’ailleurs sur un recrutement sélectif et sont à la recherche de pharmacies prêtes à s’intégrer pleinement dans un projet collectif.
Vers une vingtaine de groupements ?
Comparé aux autres réseaux de distribution – que ce soit dans l’alimentaire, l’optique, le bricolage ou encore le jouet –, le secteur pharmaceutique est moins consolidé. La tendance à la massification devrait donc se poursuivre, avec pour objectif une réduction significative du nombre de groupements. « D’ici dix ans, je pense qu’une vingtaine de grands groupements pharmaceutiques émergeront », pronostique Alexis Berreby (Leadersanté).
Cette mutualisation vise à renforcer le pouvoir de négociation face aux grossistes et aux laboratoires, eux-mêmes engagés dans un mouvement de concentration. « Les officines vont devoir se structurer pour préserver leur modèle économique, dans un contexte où les industriels sont de plus en plus puissants. Pour obtenir des conditions commerciales avantageuses, il faut désormais atteindre une taille critique. Plus un groupement est important, plus il pèse sur le marché », rappelle Hervé Jouves (Hygie31).
La baisse sur les génériques… et celle sur les marges
Un défi majeur dans un contexte économique de plus en plus tendu, marqué notamment par la possible diminution des remises sur les génériques et la baisse des prix, qui met à mal le modèle économique des pharmacies et des groupements. « Cette baisse possible sur les génériques entraînerait une diminution de la marge des pharmacies, puisque les génériqueurs financent en moyenne 25 % de leur marge », informe Alain Berthaud.
Les génériqueurs ne pourraient plus « sponsoriser » les groupements, ce qui aurait des répercussions sur leur rentabilité. « Pour assurer leur pérennité, ils devront chercher des solutions, ce qui pourrait passer par une hausse des cotisations demandées aux adhérents ou par le développement de nouveaux services », poursuit Alain Berthaud.
De nouveaux outils pour de nouvelles responsabilités
Évoluant dans un environnement complexe, les groupements sont appelés à devenir des acteurs clés pour aider les officines à se réinventer. À horizon de cinq à dix ans, leurs missions devraient encore s’amplifier. « Les groupements devront permettre aux officines de se libérer totalement de la gestion administrative, notamment sur la partie transactionnelle avec les laboratoires. Cela passera par des outils simples, efficaces, pensés pour faciliter les ventes et enrichir le parcours client », indique Laurent Keiser (Healthy Group). Cette montée en puissance s’appuiera aussi sur l’innovation.
Giphar, par exemple, a lancé un incubateur de start-up, dans lequel il accompagne actuellement neuf jeunes entreprises. « Leurs solutions sont testées directement dans nos pharmacies adhérentes. Cela nous permet d’être à la pointe de l’innovation, tout en offrant aux officines des outils concrets pour faire évoluer leur pratique », explique Benoît Le Gavrian (Giphar).
Alors que les missions du pharmacien vont continuer à se diversifier (bilans de prévention, actes de vaccination, nouvelles formes de traitements, etc.), les groupements devront accompagner ces évolutions structurelles. « Actuellement, à peine 5 % des pharmaciens réalisent des bilans de prévention en santé, alors que cette mission concernera demain 100 % de la profession », souligne Alexis Berreby (Leadersanté).
Cap vers l’international
Certains groupements français, comme Lafayette, Pharmabest, Médiprix ou encore Boticinal, commencent à exporter leur modèle d’enseigne à l’étranger, notamment en Espagne. Un développement encore limité, mais qui témoigne d’une volonté croissante de tester le modèle d’enseigne à l’international. À mesure que les laboratoires s’internationalisent, les enseignes cherchent, elles aussi, à se structurer à l’échelle européenne.
Le réseau Lafayette est bien avancé. Le groupement a racheté une structure locale en Espagne regroupant quelque 130 pharmacies, lui permettant une implantation rapide. « Nous avons installé un siège à Barcelone avec une équipe d’une vingtaine de personnes. Depuis 2022, notre chiffre d’affaires y progresse d’environ 20 % par an », précise Hervé Jouves, président d’Hygie31. En octobre, le groupement a également annoncé la conclusion d’un partenariat stratégique avec la société italienne GalileoLife qui fédère un réseau de 690 pharmacies. « Les pays latins ont des modèles officinaux assez proches de celui de la France, ce qui facilite l’implantation », explique Hervé Jouves. D’autres acteurs y voient aussi un levier stratégique. « Cela permet de diffuser notre savoir-faire à l’international, mais aussi d’intégrer des pratiques innovantes venues de l’étranger », indique Thomas Nepveux (Evecial).
Pour autant, ce mouvement n’est encore qu’émergent. « Il pourrait prendre de l’ampleur, mais il ne s’agit pas d’une tendance exponentielle. Les coopératives, par exemple, n’ont pas forcément vocation à se développer à l’international », note Alain Berthaud, le président d’Activ’ Pharma Conseil.
Donner de la voix auprès des pouvoirs publics
Cette évolution majeure des missions pharmaceutiques nécessitera un soutien adapté et personnalisé. « Il faut donner aux pharmaciens les bons outils pour répondre à ces nouvelles responsabilités », insiste Laurent Keiser (Healthy Group). Dans un contexte d’imprévisibilité politique, les groupements devront aussi s’affirmer auprès des pouvoirs publics. « Ils peuvent apporter de la stabilité, de la vision et faire entendre la voix des pharmaciens auprès des institutions », considère Benoît Le Gavrian (Giphar).
Enfin, le renouvellement générationnel constituera un autre enjeu majeur. « Il y aura un fort besoin d’accompagnement de la nouvelle génération de pharmaciens. Leur installation nécessitera un vrai savoir-faire, à la fois financier, opérationnel et stratégique », anticipe Alexis Berreby. Alors que les défis économiques, technologiques et sociétaux s’accumulent, les groupements voient leur rôle s’étoffer. La question est désormais de savoir quels acteurs parviendront à tirer leur épingle du jeu dans ce marché en pleine recomposition.
Repères
1968 : Émergence du concept de groupement pharmaceutique avec la création de Giphar.
Fin des années 80 : premier concept d’enseigne.
Années 1990 et 2000 : explosion du nombre de groupements.
2010 : basculement vers des modèles serviciels.
2016 : arrivée des fonds d’investissement.
2021 : multiplication des opérations de rachat.
2022 : Hygie31 exporte son concept d’enseigne en Espagne.
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