Médicaments anti-obésité, nouvelle ère thérapeutique

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Médicaments anti-obésité, nouvelle ère thérapeutique

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Publié le 1 avril 2026
Par Elisabeth Duverney-Prêt
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Les analogues du GLP-1 ont profondément transformé la prise en charge de l’obésité en quelques années. Plébiscités pour leur efficacité, ils redessinent le marché officinal mais restent difficilement accessibles en France faute de remboursement. Entre espoirs médicaux, enjeux économiques et décisions politiques attendues, l’État avance à pas comptés.

En France, l’obésité concerne près de 10 millions de personnes, un chiffre qui a plus que doublé en 30 ans, et qui inquiète. Qualifiée de maladie chronique par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dès 1997, l’obésité a en effet des conséquences majeures sur la santé physique et mentale. En 2024, l’arrivée des analogues du GLP-1 a apporté beaucoup d’espoirs à tous ces malades, tant les effets de ces traitements sont rapidement visibles : la perte de poids est évaluée en moyenne à 15 % en un an (étude Step 1). Pour les officines, les effets ont été immédiats.

« Les aGLP-1 ont été l’un des sujets majeurs de l’année 2025, souligne David Syr, directeur général du Gers Data, d’autant plus qu’ils sont autorisés à la prescription dans l’obésité, par les généralistes, depuis juin dernier, dans un cadre toutefois contraint. »

Les traitements Wegovy, Mounjaro et Saxenda ont ainsi enregistré une croissance de 22 % en volume et de 27 % en valeur sur l’année. « Au-delà de la dynamique, leur poids économique est devenu significatif. Leur chiffre d’affaires en officine est passé de 601 millions d’euros en 2024 à 762 millions en 2025, diabète et obésité confondus. Il ne s’agit plus d’un marché émergent mais d’un segment désormais structurant », poursuit ce dernier.

Les patients concernés

Depuis le 23 juin 2025, les analogues du GLP-1 indiqués dans le traitement de l’obésité (Wegovy, Mounjaro et Saxenda) peuvent être prescrits par le médecin généraliste, si l’indice de masse corporelle initial de l’adulte concerné est supérieur ou égal à 30 kg/m², ou compris entre 27 et 30 kg/m² en cas d’au moins un facteur de comorbidité associé (diabète, HTA, anomalie des graisses, maladie cardiovasculaire ou apnée du sommeil). Le traitement est disponible uniquement sur ordonnance. Il n’est pas encore remboursé.

Des comobordités estimées à 11 milliards d’euros

Pourtant, l’accès aux traitements médicamenteux de l’obésité reste limité. En cause : l’absence de remboursement. Tous les porte-monnaie ne sont pas capables de débourser, en moyenne, entre 200 et 300 € par mois pour s’offrir un traitement aGLP-1. Un grand regret pour de nombreux malades, mais aussi pour les laboratoires concernés, Novo Nordisk et Eli Lilly, qui tentent de mettre en avant les conséquences de l’obésité sur les finances publiques.

Cette maladie chronique ne vient en effet jamais seule : elle implique des complications cardiovasculaires, du diabète, des maladies hépatiques (Mash) mais aussi beaucoup de mal-être. Des comorbidités dont la prise en charge par l’Assurance maladie est évaluée à quelque 11 milliards d’euros (Études Asteres).

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S’ajoutent les effets de l’obésité sur l’emploi et sur la productivité : absentéisme, exclusion du marché du travail, discrimination salariale… Un coût socio-économique estimé à 9 milliards d’euros. Et un véritable parcours du combattant pour tous les malades.

La course aux parts de marché

Fin 2025, 105 000 Français prenaient des aGLP-1 dans le cadre d’une obésité (chiffres Gers Data) :

  • 49 600 sous Mounjaro (Eli Lilly)
  • 44 100 sous Wegovy (Novo Nordisk)
  • 11 300 sous Saxenda (Novo Nordisk)

Pour les deux laboratoires concernés, Eli Lilly et Novo Nordisk, l’objectif est bien évidemment de capter les patients du concurrent.

Eli Lilly revendique 68 % de parts de marché (PDM) en janvier 2026.

Novo Nordisk a prévenu qu’en 2026 ses ventes et ses bénéfices pourraient baisser jusqu’à 13 %.

Depuis la mise sur le marché du Mounjaro, en novembre 2024, Novo Nordisk avait réussi à mener la course en tête. Mais désormais, Eli Lilly a pris le dessus avec un chiffre d’affaires en officine évalué à 14,50 M€ en janvier, contre 10 M€ pour son concurrent.

Nouvelle feuille de route

Conscient de tous ces enjeux, l’État a décidé d’agir. C’est en tout cas le signal qu’il a voulu donner en dévoilant sa nouvelle feuille de route, mi-janvier 2026, dont l’objectif est de repérer et orienter les Français à risque ou déjà en situation d’obésité, dès la petite enfance. Le document prévoit également le déploiement d’un parcours coordonné renforcé pour les soins et l’éducation thérapeutique, ainsi qu’une formation plus poussée des soignants et des professionnels de santé de proximité.

Si la feuille de route reconnaît les bénéfices des nouveaux traitements médicamenteux, elle ne donne pas encore le feu vert à leur remboursement. « La question est régulièrement soulevée. Il n’y a pas de refus politique, mais les négociations tarifaires entre l’État et les laboratoires n’ont pas encore abouti. Je reste toutefois optimiste et j’espère une issue positive dans le courant de l’année », explique Anne-Sophie Joly, présidente du Comité national des associations d’obèses (CNAO).

De son côté, le laboratoire Eli Lilly, qui commercialise Mounjaro, table sur un remboursement attendu dans les prochains mois. « Mais dans un contexte de forte prévalence de l’obésité et de contraintes budgétaires importantes pour l’Assurance maladie, des seuils élevés d’éligibilité pourraient être envisagés pour la prise en charge. Sans doute autour d’un indice de masse corporelle ≥ 35 kg/m², voire ≥ 40 kg/m² », avance Stéphanie Gérard, directrice des affaires publiques de Lilly France.

Aucune raison d’attendre ?

Quoi qu’il en soit, pour Olivier Soula, directeur général d’Adocia, société de biotechnologie spécialisée dans le diabète et l’obésité, il n’y a plus aucune raison scientifique d’attendre : « Les résultats sont spectaculaires, bien au-delà du poids. Les analogues du GLP-1 ont un effet direct sur le cœur, sur le foie, sur le rein ou sur les désordres du sommeil. Il y a une amélioration générale de l’état de santé des patients. »

L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a en effet confirmé, début janvier, le rapport bénéfice/risque favorable des aGLP-1, tout en soulignant l’importance de poursuivre une surveillance renforcée, notamment en cas d’utilisation pendant la grossesse et l’allaitement. Un possible risque de cancers thyroïdiens, suggéré par des études récentes, fait également l’objet d’un suivi, ainsi que les interactions médicamenteuses et carences nutritionnelles liées à la prise de ces médicaments.

« Lorsque le traitement est arrêté, la maladie reprend »

Mais quid des effets secondaires ? Près de 50 % des patients arrêtent leur traitement à cause de nausées et de diarrhées quotidiennes. « Il y a un manque d’information à l’initiation des traitements. Ces effets secondaires sont connus et doivent être expliqués aux patients. Cela leur permettrait de trouver un juste équilibre entre “supportabilité” du traitement et effets positifs sur la santé en général », poursuit Olivier Soula, qui pointe également la question de l’observance sur le long terme. « Les patients ne se rendent pas compte qu’il s’agit d’un traitement au long cours. Ils ne guérissent pas de l’obésité. Lorsque le traitement est arrêté, la maladie reprend. »

Il voit là un rôle crucial à endosser par le pharmacien : informer les patients et les accompagner dans l’observance. Car l’arrêt du traitement n’est pas anodin pour le corps : les kilos sont repris quatre fois plus rapidement qu’après un régime classique et les améliorations cardiométaboliques (glycémie, lipides, tension, etc.) disparaissent purement et simplement (selon une étude britannique publiée jeudi 8 janvier 2026 dans la revue médicale British Medical Journal).

Des circuits détournés

Depuis plusieurs mois, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) tire la sonnette d’alarme face à un trafic croissant d’aGLP-1 vendus illégalement sur Internet. Ces médicaments présentent en effet un risque sérieux pour la santé, d’autant plus que « les résultats d’analyses de ces produits n’ont pas mis en évidence la présence d’aGLP-1, ni d’aucune autre substance à visée amaigrissante. Des accidents métaboliques graves, notamment des hypoglycémies sévères ayant pu aller jusqu’au coma ont été enregistrés », souligne l’ANSM.

Elle a d’ores et déjà identifié une dizaine de sites faisant la promotion de produits présentés comme des aGLP-1. Certaines annonces ont été retirées par de grandes plateformes de commerce en ligne « telles qu’Amazon, eBay ou Cdiscount », tandis que d’autres sites ont fait l’objet de mesures de suspension de mise sur le marché, d’importation et de publicité.

Une version orale imminente

Pour les laboratoires qui dominent actuellement le marché des aGLP-1, Novo Nordisk avec Wegovy et Saxenda, et Eli Lilly avec Mounjaro, l’heure est à l’innovation, à la fois pour convaincre les patients, et l’Assurance maladie. Objectif : « Mieux personnaliser la prise en charge, en proposant des formats adaptés au profil et aux préférences de chacun », confirme Stéphanie Gérard, chez Lilly France.

Le laboratoire vient ainsi d’annoncer le lancement prochain d’un aGLP-1 oral (Orforglipron), attendu en France fin 2026-début 2027. Son concurrent Novo Nordisk, avec un coup d’avance, a commercialisé sa Wegovy pill aux États-Unis, courant janvier. « La procédure au niveau de l’Europe est en cours depuis le second semestre 2025 et une réponse est attendue d’ici la fin de l’année 2026 », explique Diane Rabuat, responsable des relations média chez Novo Nordisk.

Un marché qui devrait dépasser les 200 milliards d’ici 2033

La course à l’innovation s’annonce donc effrénée, pour gagner des parts d’un marché qui pèse 70 milliards d’euros à l’heure actuelle et « qui devrait dépasser les 200 milliards d’ici 2033 », souligne Jamila El Bougrini, analyste biotech chez Invest Securities. D’autant plus que d’autres laboratoires sont déjà en embuscade. Pfizer, AstraZeneca ou encore Viking Therapeutics développent, eux aussi, un traitement oral contre l’obésité.

Le laboratoire Roche avance quant à lui sur le développement d’un double agoniste des récepteurs du GLP-1 et du GIP. « Les perspectives d’évolution des traitements de l’obésité reposent sur l’émergence de nouvelles associations hormonales, destinées à dépasser les limites des aGLP-1 actuels. Les approches duales actuelles, et les triples agonistes constituent la prochaine étape, avec des molécules combinant GLP-1, GIP, glucagon ou amyline », détaille Olivier Soula.

Personnaliser les doses

Parallèlement – l’observance étant un enjeu majeur –, l’arrivée de formes mensuelles ou trimestrielles devrait « faciliter la vie des patients » et les inciter à poursuivre leur traitement sur le long terme. Des stylos multidoses, favorisant une personnalisation fine de la dose, sont également en cours de conception.

« Ces traitements sont avant tout hormonaux ; ils stimulent des processus physiologiques encore largement méconnus. Les hormones variant fortement d’un individu à l’autre, il devient en effet essentiel de personnaliser le traitement », conclut le directeur général d’Adocia.