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Kratom : la menace de santé publique américaine qui guette la France
La consommation de cette substance dotée d’effets psychoactifs interdite en France inquiète de plus en plus les autorités américaines, hantées par la crise des opioïdes. L’Europe redoute désormais une progression des usages et des trafics de kratom sur son sol.
« Plutôt que d’avoir à combattre une crise de santé publique, il vaut mieux éviter qu’elle ne se déclenche. » C’est en ces termes que le Dr Marty Makary, commissaire de la Food and Drug Administration (FDA), l’agence américaine de régulation des produits de santé, concluait en juillet dernier, dans une tribune publiée par le New York Post, l’annonce d’une politique de réévaluation des produits à base de kratom. Presque partout aux États-Unis, les magasins de vape, mais aussi les stations-service, proposent en vente libre ces dérivés d’une plante originaire d’Asie du Sud-Est, dont certains ont des effets 13 fois plus puissants que ceux de la morphine. Marquée par le traumatisme de la crise des opioïdes, la FDA veut empêcher l’installation de nouveaux usages à risque. En France aussi, la question se pose, même si le vieux continent semble, pour l’heure, ne pas être concerné par les produits les plus puissants.
Un usage traditionnel admis
Le kratom est une substance produite à partir de Mitragyna speciosa, une plante endémique d’Asie du Sud-Est, mais cultivable assez facilement ailleurs. Dans sa région d’origine, ses feuilles, mâchées ou infusées, fraîches ou séchées, sont consommées pour augmenter la capacité de travail ou encore pour favoriser la détente en fin de journée, comme le rappelaient les addictologues Simona Zamfirescu et Didier Touzeau en 2020 dans Le Courrier des addictions. Son usage traditionnel n’est pas stigmatisé, et constitue même un vecteur de lien social.
Dans ce cadre, la mitragynine et la 7-hydroxymitragynine (7-OH), les deux principaux alcaloïdes responsables des effets opioïdes de la plante, se retrouvent en proportions relativement faibles. Ce n’est pas le cas dans les produits vendus en Europe et aux États-Unis, principalement en ligne, sous forme de poudres, de capsule ou d’extraits liquide, dans lesquels ces composés sont beaucoup plus concentrés. C’est davantage encore le cas des produits visés par la dernière alerte de la FDA : capsules, comprimés ou bonbons gélifiés enrichis en 7-OH.
Exploitation trompeuse
« Les magasins de vape fleurissent partout en Amérique, mais peu de gens – y compris les médecins – savent que beaucoup de ces commerces vendent un nouvel opioïde dangereux, avertissait Marty Makary dans la tribune du New York Post. Ce composé addictif est omniprésent, il est proposé de façon trompeuse aux consommateurs, et son usage progresse régulièrement. » Le chirurgien oncologiste, nommé par Donald Trump lors de son retour au pouvoir début 2025, spécifiait par ailleurs que « la feuille de kratom, qui contient des traces de 7-OH et qui est consommée depuis des siècles, n’est pas notre cible à la FDA ». L’objectif est, selon lui, plutôt de « supprimer des rayons un nouvel opioïde de synthèse », comparable à ceux qui ont fait tant de ravages aux États-Unis depuis les années 1990.
Concrètement, les produits dérivés du kratom agissent différemment selon la dose : « un effet stimulant modéré à petites doses, des effets analogues à ceux des opioïdes à dose modérée à élevée et il a des propriétés sédatives à très haute dose », écrivait, en janvier dernier, la Legislative Analysis and Public Policy Association (Lappa), une structure dépendant de l’administration américaine antidrogue, dans une synthèse sur les réglementations en vigueur dans les 50 États américains. De fait, les motivations des consommateurs sont très diverses, si l’on en croit une étude publiée l’année dernière dans The American Journal of Drug and Alcohol Abuse et portant sur près de 400 personnes : la plupart des usagers (32 %) déclaraient chercher avec les produits à base de kratom à soulager des douleurs chroniques, parfois en remplacement de substances consommées précédemment (19 %), tandis qu’une autre partie (25 %) les utilisait à des fins récréatives et qu’un dernier groupe (23 %) y voyait un remède à l’anxiété.
5,3 millions d’Américains en ont consommé
Ces usages n’ont rien de confidentiel. D’après la Lappa, qui s’appuie sur l’enquête nationale sur les usages de drogue aux États-Unis pour 2024, 5,3 millions d’Américains de 12 ans et plus déclaraient avoir déjà utilisé des produits à base de kratom, tous types confondus, au cours de leur existence et 1,8 million l’avoir fait durant l’année écoulée. Ces niveaux de consommation sont atteints en dépit de régulations mises en place outre-Atlantique à l’échelle des États fédérés : beaucoup d’entre eux n’ont en effet pas attendu les appels de la FDA pour instaurer des restrictions à l’intérieur de leurs frontières. La Lappa a comptabilisé 30 États ayant introduit une forme de limitation. Dans six d’entre eux, la mitragynine et le 7-OH ont été inscrits sur la liste des substances contrôlées, ce qui a en réalité pour effet d’interdire les produits à base de kratom en leur sein, tandis que les autres ont introduit des formes de restriction différentes : limites d’âge, licences obligatoires pour pouvoir vendre les produits, concentration maximale, obligation d’étiquetage, etc.
Ces mesures font parfois l’objet d’âpres débats. Dans le New Jersey, par exemple, où la commission santé du Sénat local a examiné mi-mars un projet de loi visant à rendre la possession et la vente de 7-OH illégale, les discussions ont été vives : le site d’information local New Jersey Monitor rend notamment compte du témoignage d’un ancien usager d’héroïne qui assure qu’une seule expérience avec le kratom l’avait rendu de nouveau dépendant. Tandis qu’une lobbyiste de l’industrie du kratom a, au contraire, plaidé pour « laisser des adultes responsables accéder à ces produits dont ils ont besoin de manière si désespérée », arguant qu’une interdiction pousserait les consommateurs vers des produits moins sûrs, achetés en ligne ou sur le marché noir, ce qui « augmenterait le nombre d’overdoses ».
Interdit en France
En France, la question a été tranchée il y a plus de six ans. Par un arrêté du 23 décembre 2019, le ministère de la Santé a porté la mitragynine et le 7-OH sur la liste des psychotropes. Cette décision faisait suite à une enquête confiée par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) au réseau national d’addictovigilance : 20 cas de consommation avaient été rapportés entre 2007 et 2018, avec une augmentation du nombre d’intoxications au cours de la période (14 cas entre 2016 et 2018), précisait alors l’ANSM dans un communiqué. « Un décès a également été signalé dans un contexte de polyconsommation de drogues et médicaments », ajoutait l’agence. En conséquence, la détention et l’achat de ces produits sont interdits en France, quelle que soit leur catégorie (poudre, extraits ou produits enrichis en 7-OH).
« Depuis 2020, nous continuons de documenter des cas de consommation, et nous avons pu en dénombrer quelques dizaines, explique le Dr Salim Mezaache, pharmacologue à l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM) et responsable au sein du centre d’évaluation et d’information sur la pharmacodépendance (CEIP) de la cité phocéenne. Les cas peuvent paraître peu nombreux, mais nous ne sommes pas exhaustifs, nous recherchons des signaux faibles : nous savons que pour un cas rapporté, il y en a plus d’une centaine par ailleurs. »
La crainte de l’e-commerce
La crainte du pharmacologue marseillais est de voir arriver en Europe, à la faveur d’un marché désormais mondial, les produits très concentrés, ceux précisément visés par la FDA. « Pour l’heure, nous n’avons pas reçu de signalement, mais nous surveillons la situation de près, indique-t-il. Cela n’est pas sans rappeler ce que nous avons observé avec l’arrivée de produits dérivés du cannabis, distribués illégalement en France sur Internet ou dans des boutiques de cannabidiol (CBD) ». De fait, une simple recherche en ligne permet d’identifier de nombreux sites, principalement néerlandais et allemands, où des extraits et poudre de kratom sont proposés aux consommateurs français en toute illégalité. Quant aux produits enrichis, ils se retrouvent principalement sur des sites américains, dont certains précisent qu’ils n’ont pas le droit d’expédier leurs marchandises à l’étranger. Mais comme les marchés évoluent de façon rapide, ces verrous apparaissent fragiles.
À retenir
- Le kratom est une substance produite à partir de Mitragyna speciosa, une plante originaire de l’Asie du Sud-Est. Dans cette région du monde, sa consommation sous forme de feuilles séchées ou d’infusion est traditionnelle.
- En Europe et en Amérique, des produits beaucoup plus concentrés sont utilisés à des fins récréatives, ou en automédication contre des douleurs ou l’anxiété.
- L’ANSM a porté le kratom sur la liste des produits psychotropes, et les autorités américaines cherchent également à restreindre son usage.
- La principale crainte, des deux côtés de l’Atlantique, porte sur les produits enrichis en 7-OH, un alcaloïde présent dans le kratom qui peut avoir des effets similaires à certains puissants opioïdes.
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