L’essentiel de la pharmacologie de l’aspirine

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L’essentiel de la pharmacologie de l’aspirine

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Publié le 22 mars 2026
Par Maïtena Teknetzian
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Largement utilisée pour ses vertus antalgiques, antipyrétiques, anti-inflammatoires, mais surtout, de nos jours, antiagrégantes plaquettaires, l’aspirine pourrait être à l’avenir exploitée pour ses propriétés antitumorales.

L’utilisation d’écorce de saule remonte à l’antiquité. Son principe actif, l’acide salicylique, a été isolé au début du XIXe siècle, puis l’aspirine, forme acétylée de la molécule, a ensuite été brevetée par le laboratoire allemand Bayer. C’est à la suite du traité de Versailles, que la fabrication française de l’aspirine a été autorisée au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Une inhibition des cyclo-oxygénases

L’aspirine, ou acide acétylsalicylique, inhibe irréversiblement les cyclo-oxygénases (COX).

L’inhibition de la COX de type 1 (COX-1) entraîne une diminution de synthèse des prostaglandines E1, protectrices de la muqueuse digestive (car elles stimulent la sécrétion de mucus gastrique et d’ions bicarbonates), et de thromboxane A2, facteur d’agrégation plaquettaire. D’où des propriétés antiagrégantes plaquettaires mais aussi de potentiels effets indésirables digestifs et hémorragiques. Puisque les plaquettes sont des cellules sans noyau (donc incapables de resynthétiser de nouvelles COX), l’effet de l’aspirine, après son arrêt, persiste le temps de renouvellement des plaquettes, c’est-à-dire 1 semaine environ.

L’inhibition de la COX de type 2 (COX-2) entraîne une diminution de la synthèse des prostaglandines E2 qui intervient dans les processus inflammatoires, la nociception et la fièvre et explique les propriétés analgésique, antipyrétique et anti-inflammatoire de l’aspirine.

L’affinité de l’aspirine pour la COX-1 étant 100 fois supérieure à celle pour la COX-2, ses propriétés antiagrégantes se manifestent à faible posologie et son action antalgique et antipyrétique et anti-inflammatoires nécessite des doses plus importantes.

L’acide salicylique, résultant de l’hydrolyse de l’aspirine, n’agit pas directement sur les COX mais possède une activité anti-inflammatoire. Il bloquerait la transcription de gènes codant pour la synthèse de la COX2 et de molécules pro-inflammatoires comme les interleukines.

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Rappel sur le métabolisme de l’acide arachidonique

L’acide arachidonique, issu de la transformation des phospholipides membranaires par la phospholipase A2, est substrat des cyclo-oxygénases (COX) :

  • la COX-1, exprimée en particulier au niveau des plaquettes de l’estomac, conduit à la synthèse du thromboxane A2 (facteur d’agrégation plaquettaire) et de la prostaglandine E1 (protectrice de la muqueuse digestive) ;
  • la COX-2 conduit à la synthèse de la prostaglandine E2, responsable de l’inflammation, de la fièvre et de la douleur.

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Les principales indications

À faibles doses (50 à 375 mg par jour), l’aspirine est utilisée pour ses propriétés antiagrégantes, en prévention secondaire de l’infarctus du myocarde, des accidents vasculaires cérébraux ischémiques, de la morbidité cardiovasculaire chez le patient angoreux.

Chez l’adulte, aux doses supérieures ou égale à 500 mg par prise et/ou inférieures à 3 g par jour, elle est indiquée dans le traitement symptomatique des douleurs d’intensité légère à modérée et des états fébriles. Son utilisation comme antipyrétique chez l’enfant n’est pas préconisée en raison du risque de survenue du syndrome de Reye, une atteinte hépatoméningée potentiellement létale, notamment dans un contexte viral.

Les doses anti-inflammatoires (à partir de 1 g par prise et/ou de 3 g par jour chez l’adulte) sont indiquées dans le traitement des rhumatismes.

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Vers une utilisation antitumorale de l’aspirine ?

Selon certaines études, la prise régulière sur plusieurs années d’aspirine à faible concentration pourrait être associée à une diminution d’incidence de cancers colorectaux et prévenir l’apparition de métastases ensuite. Les résultats sur d’autres cancers (sein, poumon, prostate) sont plus controversés.

Plusieurs mécanismes sont évoqués pour expliquer ces effets : inhibition de l’expression de certains gènes codant pour des protéines impliquées dans différentes voies de signalisation de la prolifération cellulaire et responsables de la suppression de l’apoptose, inhibition de la synthèse du vascular epidermal growth factor (VEGF) et des mécanismes de néoangiogenèse à l’origine des métastases du fait de la réduction de l’activité de la COX-1.

Toutefois, l’éventuel bénéfice antitumoral de l’aspirine doit être mis en balance avec le risque grave d’événements hémorragiques associés. Dans l’attente d’études complémentaires, l’utilisation antitumorale de l’aspirine n’est, à ce jour, pas recommandée.

Une pharmacocinétique marquée par une bonne absorption orale

Absorption. Plutôt lipophile, l’aspirine est rapidement et bien absorbée par voie orale au niveau de l’estomac et du duodénum ; le pic plasmatique est atteint entre 20 minutes et 2 heures. L’adjonction de sel de lysine permet d’augmenter sa solubilité dans l’eau. L’enrobage des formes gastrorésistantes (Aspirine Protect, Resitune, Asared, Aspirine Arrow, Acide acétylsalicylique Biogaran et Viatris) retarde, en revanche, l’absorption, réalisée au niveau intestinal où le pH est plus alcalin (pic plasmatique entre 6 et 8 heures).

La molécule est hydrolysée en acide salicylique.

Distribution. L’acide acétylsalicylique et l’acide salicylique sont fortement liés aux protéines plasmatiques (ce qui explique leur interaction avec les hormones thyroïdiennes) et se distribuent largement dans les tissus. L’acide salicylique passe la barrière fœtoplacentaire et dans le lait maternel.

Métabolisme. L’acide salicylique est transformé au niveau hépatique en acide salicylurique et en métabolite glucuroconjugué.

Élimination. La cinétique d’élimination est dose-dépendante : lorsque l’aspirine est utilisée à faibles doses, sa demi-vie est de 2 à 4 heures, de 12 heures aux doses antalgiques et de plus de 15 heures aux doses anti-inflammatoires.

Rappel sur le mode d’action de l’aspirine

L’aspirine agit comme un donneur de groupe acétyl (CO-CH3) lors de sa transformation en acide salicylique. L’acétylation d’une sérine située sur le site catalytique des COX bloque irréversiblement ce dernier et empêche l’acide arachidonique de se lier aux COX.

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Attention aux saignements et aux risques d’allergie

L’aspirine est responsable d’effets indésirables digestifs à type de nausées, de vomissements, de gastralgies, de saignements, d’hémorragies digestives. Sont également rapportés des épistaxis, des gingivorragies et des saignements intracrâniens.

Elle peut aussi être à l’origine de manifestations d’hypersensibilité (éruptions cutanées, œdème de Quincke, bronchospasme, voire choc anaphylactique) et, très rarement, de syndrome de Reye. Des atteintes hépatiques et rénales sont possibles.

En surdosage, elle est parfois responsable d’atteintes cochléovestibulaires : bourdonnement d’oreilles, vertiges, diminution de l’acuité auditive.

Contre-indications : ulcère digestif et asthme

L’aspirine est contre-indiquée dans plusieurs situations : antécédent d’hypersensibilité ou d’asthme induits par les salicylés ou les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), ulcère gastroduodénal évolutif ou antécédent d’ulcère ou de perforation digestive induits par l’aspirine ou les AINS, présence d’hémorragie ou de situations à risque hémorragique.

Elle est également contre-indiquée chez les insuffisants hépatiques, rénaux sévères ou cardiaques non contrôlés.

L’utilisation, même en prise unique, d’aspirine à des doses supérieures à 100 mg par jour selon les monographies (à partir de 500 mg par jour selon le Centre de référence sur les agents tératogènes, le Crat) est contre-indiquée à partir du début du 6e mois de grossesse du fait d’une fœtotoxicité rénale et cardiaque.

Son usage est déconseillé en cas d’allaitement. D’après le Crat, la prise répétée d’aspirine est contre-indiquée chez la femme allaitante en raison d’un risque de saignement et de réactions cutanées chez l’enfant allaité.

Pas d’associations avec les anticoagulants et les AINS

Associations contre-indiquées. Aux doses anti-inflammatoires ou chez un patient avec un antécédent d’ulcère digestif aux doses antalgiques et antipyrétiques, l’aspirine est contre-indiquée avec les anticoagulants oraux en raison d’une majoration du risque hémorragique.

Son association avec le méthotrexate dosé à plus de 20 mg par semaine est également contre-indiquée car elle augmente la toxicité du méthotrexate par diminution de son excrétion rénale.

Associations déconseillées. Aux doses antalgiques et antipyrétiques en l’absence d’antécédent d’ulcère digestif ou aux doses antiagrégantes chez un patient avec cet antécédent, l’association d’aspirine avec les anticoagulants oraux est déconseillée en raison d’un risque hémorragique. Pour la même raison, l’aspirine n’est pas recommandée avec les AINS et les héparines (utilisées aux doses curatives ou, chez un patient de plus de 65 ans, à des doses préventives). La combinaison de doses anti-inflammatoires et de corticoïdes est également déconseillée.

Autres associations déconseillées : les autres antiagrégants (en dehors de la coadministration à dose antiagrégante avec le clopidogrel ou le ticagrélor, chez le coronarien aigu), le nicorandil ou le probénécide et les hormones thyroïdiennes.

Précautions d’emploi. L’association d’aspirine avec les diurétiques, inhibiteurs d’enzyme de conversion ou antagonistes des récepteurs à l’angiotensine 2, expose au risque d’insuffisance rénale aiguë et nécessite une bonne hydratation et une surveillance de la fonction rénale.

Sources : « Aspirine », site du Collège national de pharmacologie médicale ; « Inhibiteurs des cyclo-oxygénases, AINS – Aspirine », pharmacorama.com ; « Aspirin and other nonsteroidal anti‑inflammatory drugs (NSAIDs) for preventing colorectal cancer and colorectal adenoma in the general population », Cochrane, février 2026 ; « Dérivés salicylés : aspirine (acide acétylsalicylique) », université numérique francophone des sciences de la santé et du sport (UNF3S), unité de formation et de recherche (UFR) des sciences pharmaceutiques de Bordeaux, 2015 ; « Prévention des cancers : les mécanismes d’action de l’aspirine se précisent », Medscape, janvier 2026 ; base de données publique des médicaments ; thésaurus des interactions médicamenteuses de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé.