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Antennes de pharmacie : un modèle inédit pour le maillage officinal
En zones rurales isolées, 5 points relais d’officines ont vu le jour. Une expérimentation qui tente de réinventer l’accès aux soins… mais qui soulève de vives inquiétudes.
Petit mais costaud… L’expérimentation des antennes de pharmacie ne concernera à terme que 12 officines en France mais elle déchaîne les passions. Certains y voient un moyen révolutionnaire de sauver le maillage pharmaceutique, d’autres sont persuadés que le modèle attirera des fonds d’investissement peu scrupuleux. « Il y a toujours beaucoup de monde pour polémiquer lorsque la profession essaie de se réinventer ! », regrette Éric Milleret, qui a ouvert une antenne à Puycasquier (Occitanie) en août dernier. C’est que la nouveauté inquiète.
Communes de moins de 2 500 habitants
Pourtant, le cadre de l’expérimentation est clair et fixe de nombreuses limites. « Les textes relatifs aux antennes de pharmacie ne ciblent que les communes de moins de 2 500 habitants, dont la dernière officine de pharmacie a fermé sans repreneur intéressé. Cette expérimentation permet le maintien d’un réseau officinal de proximité dans des zones sous-denses en matière d’offre de santé ou dans des territoires où l’approvisionnement en médicament est compromis », précise Jean Malibert, chargé du projet « Antennes de pharmacie » au sein de la Direction générale de l’offre de soins (DGOS).
S’ajoute à cela le fait que l’officine porteuse du projet doit être située dans une commune limitrophe et qu’elle n’est autorisée à ouvrir qu’une seule et unique antenne.
Test à géométrie variable
Le cadre est donc posé, mais les contours sont flexibles. « Nous souhaitons que l’expérimentation permette d’offrir une opportunité de tester des modalités d’organisation innovantes et variées. Les six projets autorisés présentent des similitudes (zone d’implantation rurale, au sein de communes de petite taille à la population vieillissante, proximité avec des Ehpad, ouverture en temps partiel la semaine, etc.) et des différences intéressantes concernant l’évaluation (locaux classiques ou atypiques, implication financière de la commune ou pas, vente de parapharmacie ou pas, livraison directe à l’antenne par le grossiste-répartiteur ou via la pharmacie de rattachement, vente de produits parapharmaceutiques ou pas, etc.). Ces expérimentations sont l’occasion de tester des projets d’antennes répondant à des besoins distincts et, s’ils sont validés, permettront, je l’espère, d’inscrire dans le droit commun des modèles souples et adaptables à des territoires différents », continue Jean Malibert.
Des contours flous
Pourtant, du côté des syndicats, les contours flous de l’expérimentation font craindre des dérives. Pour Lucie Bourdy-Dubois, présidente de la commission Métier pharmacien à la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), « il y a eu un véritable manque de discernement dans les décisions prises pour certaines antennes. Concernant Puycasquier, par exemple, l’antenne est gérée par une pharmacie située à 30 minutes de route, alors que cinq autres se trouvent à moins de 20 minutes. Cette situation contredit l’esprit du cahier des charges et illustre, selon moi, ce qu’il faut éviter. Si l’expérimentation devient trop permissive, elle risque d’ouvrir la voie à une dérégulation qui fragiliserait le maillage officinal ».
Même son de cloche du côté de Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), qui juge « inadmissibles certains choix validés par les agences régionales de santé ».
Rentabilité nulle
Sur le terrain, en revanche, les antennes sont accueillies avec beaucoup de soulagement par la population et les élus locaux. Là où l’approvisionnement en médicaments et produits pharmaceutiques était compromis depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, la remise en route de la croix verte a été vécue comme une bouffée d’oxygène.
La population, grande gagnante du dispositif
« La population est la grande gagnante dans cette expérimentation, et c’est bien la philosophie du projet. Pour moi, ouvrir l’antenne de Coupiac (Occitanie) n’avait que cet objectif : maintenir un service de santé de proximité », souligne Philippe Reynal, titulaire de la pharmacie de Trébas.
Rentabilité à zéro
Car côté financier, le compte n’y est pas. « Si l’on parle de rentabilité pure, on est à zéro. Et avec la baisse du plafond des remises sur les médicaments génériques, nous serons en négatif », confirme Vivien Delpoux, qui a ouvert il y a un peu plus d’un an la toute première antenne de pharmacie à Cozzano, en Corse. Un constat partagé par l’ensemble des titulaires porteurs des autres antennes.
Subventions
Pourtant, le soutien financier prévu dans le cahier des charges de l’expérimentation n’est pas négligeable. La subvention principale repose sur le fonds pour l’innovation du système de santé (FISS) qui verse un forfait de 12 000 € à chaque antenne la première année, puis 6 000 € les six mois suivants. En cas de déséquilibre économique à mi-parcours, un complément plafonné à 6 000 € par semestre peut être attribué, portant ainsi l’aide maximale à 36 000 € sur trois ans.
Soutien au cas par cas
À ce socle national s’ajoute le soutien du fonds d’investissement régional (FIR), mobilisé par les agences régionales de santé pour financer les dépenses de lancement et d’équipement. Ce soutien est décidé au cas par cas : par exemple, l’antenne de Coupiac a bénéficié de 16 865 €, tandis que celle de La Chapelle-d’Angillon (Centre-Val de Loire) recevra 26 500 € pour du matériel, des logiciels adaptés et l’aménagement des locaux dont l’ouverture devrait intervenir courant novembre.
Un coût pour l’État, la région ou les collectivités locales
Enfin, les collectivités locales complètent ce dispositif en mettant à disposition des pharmaciens des locaux ou en leur accordant des facilités financières. « L’expérimentation n’est pas anodine financièrement, que ce soit pour l’État, la région ou les collectivités locales. C’est aussi pour cela qu’elle a été limitée à 12 ouvertures sur l’ensemble du territoire », précise Isabelle Chopineau, présidente du conseil régional de l’Ordre des pharmaciens du Centre-Val de Loire, à l’origine de l’expérimentation avec Marie-Pierre Richer, sénatrice du Cher.
Les horaires, un enjeu central
L’amplitude horaire d’ouverture constitue aussi un enjeu central pour la viabilité économique de l’antenne. Certaines ouvrent leurs portes deux demi-journées par semaine, d’autres cinq jours et demi. C’est que le salaire versé au pharmacien chargé de l’antenne pèse lourd dans la comptabilité : « Soyons honnêtes, je le paye plus cher que je ne me paie ! », confirme Éric Milleret. Même constat pour Philippe Reynal : « En milieu rural, il est très difficile de trouver du personnel qualifié. Il faut y mettre le prix pour pérenniser l’antenne… »
Risque de cannibalisation
L’emplacement par rapport à la pharmacie mère constitue, lui aussi, un facteur déterminant. « Une partie du chiffre d’affaires de ma pharmacie principale a simplement été transférée vers l’antenne. En un an, je n’ai absolument rien gagné, sauf une charge de travail supplémentaire », reconnaît Vivien Delpoux, en Corse.
Pour Aniss Louchez, docteur en économie de la santé, le critère de localisation de l’antenne relève d’ailleurs d’une incohérence de l’expérimentation : « Il y a un risque de “cannibalisation” puisque l’antenne est implantée à proximité de la pharmacie principale. Les deux structures se retrouvent alors à desservir en partie la même population, ce qui réduit l’efficacité du dispositif. L’ouverture d’une antenne dans une commune plus éloignée, à deux ou trois villages de distance par exemple, permettrait au contraire d’élargir réellement la couverture et d’optimiser l’accès aux soins. »
Un juste équilibre qui reste à trouver
Difficile donc de trouver le juste équilibre entre modèle économique et accessibilité ! D’autant plus que les répercussions sur les autres pharmacies ne doivent pas être négligées. « Cela fait partie des critères d’évaluation de l’expérimentation. Il faut s’assurer que l’antenne ne fasse pas concurrence à l’existant, sinon cela risquerait de mettre en péril d’autres pharmacies et irait à l’encontre de la philosophie du projet », pointe la sénatrice Marie-Pierre Richer.
Réseau tentaculaire
Ce risque potentiel alimente en tout cas les débats actuels. Certaines pharmacies situées à proximité des antennes ont fait part de leur mécontentement. Mais les critiques ne s’arrêtent pas là. Pour Pierre-Olivier Variot (USPO), le danger se situe également dans l’apparition de réseaux d’antennes : « Il ne faudrait pas que de grandes pharmacies développent un réseau partout en France. Ce serait une forme de chaînage qui mettrait en péril l’indépendance et la proximité des officines. »
Il en va de même pour Lucie Bourdy-Dubois (FSPF) qui craint « que ces antennes ne deviennent quelque chose de tentaculaire. Celle de Puycasquier a par exemple été ouverte par une pharmacie Lafayette. Si les groupements venaient à se saisir de ce type d’opportunité, l’esprit initial du dispositif serait dévoyé ».
Un argument rejeté par Stéphane Solinski, directeur général de Laf Santé : « Ce projet n’a pas été lancé pour des raisons financières. Sans les subventions extérieures, le modèle économique n’est pas viable. Tout est encore à inventer pour permettre de restaurer un minimum de service dans des villages aujourd’hui désertés. »
L’atout souplesse
Le modèle de l’antenne pourrait séduire une nouvelle génération de pharmaciens en quête de liberté et d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Contrairement à l’officine traditionnelle, contrainte par des horaires stricts, l’antenne offre en effet des horaires d’ouverture souples, négociés avec l’agence régionale de santé, qui permet de moduler l’activité selon les besoins du territoire. Pour la sénatrice Corinne Imbert, « ce dispositif constitue une alternative attractive pour les jeunes pharmaciens qui souhaiteront s’installer sans porter seuls le poids de la gestion et de la continuité de service. Ce pourrait être un beau tremplin ».
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